Note(s)

[1]  Ce récit de Tiburzio introduit à un métarécit portant sur l'articulation entre l'ordre du collectif et l'ordre du personnel dans la ville italienne de Pérouse. C'est celui de Tiburzio, mon principal informateur à Pérouse, qui compte parmi les toutes premières personnes avec qui j'ai fait connaissance et noué amitié à Pérouse. À sa retraite comme menuisier, il faisait des petits travaux pour le propriétaire où j'habitais et m'a apporté support et encouragement dans l'apprentissage de l'italien et la compréhension du dialecte perugino. Au moment de cet entretien, il avait 64 ans et vivait à la périphérie de la ville, dans la frazione de Ferro di Cavallo, avec sa femme et sa fille alors dans la vingtaine. Il a toujours vécu à Pérouse, y déménageant à deux reprises en s'éloignant toujours davantage du centre. Il a un diplôme de l'école primaire et a fréquenté trois ans l'école secondaire.

[2]  La transcription des récits recueillis à Pérouse reprend intégralement les propos des informateurs. Cependant afin de faciliter la compréhension, l'italien dialectal souvent utilisé a été modifié pour un italien plus standard tout en sauvegardant certaines expressions. Les modifications, lorsque requises, ont consisté à changer la structure de la phrase, à ajouter des articles, à substituer le « è » du parler dialectal par le « i » du parler standard et le «ji » par le «gli». À titre d'exemple, «ce sono» est devenu «ci sono» et «col passà deji anni» est devenu «col passar degli anni». J'apporterai au chap. 5 quelques précisions au sujet du dialecte et de l'italien parlé dans la région de Pérouse et appelé le perugino.

[3]  Selon ces données la grand-mère de Tiburzio serait morte en 1955 alors qu'il avait 25 ans.

[4]  Le souvenir de Tiburzio comporte quelques écarts avec la réalité des faits. Alors que très justement il évoque le 20 juin et le 8 septembre 1943 comme des dates importantes dans le déroulement de la guerre, il a oublié que le 8 septembre 1943 correspond à l'annonce par les Alliés de la conclusion de l'armistice avec l'Italie (Romano, 1977 : 327) et à la division de l'Italie qui s'en est suivie où le sud a été occupé par les Alliés et le centre-nord par Mussolini et les Allemands. Quant à la libération de Pérouse, c'est le 20 juin 1944 qu'elle est survenue (Gubitosi, 1990 ;238).

[5]  Comme de nombreux Pérugins, Tiburzio a l'habitude de dire «capito» quand il s'exprime mais cette fois-ci il vérifie si j'ai compris et s'excuse d'avoir utilisé le terme sfoltite dont l'usage moins courant lui apparaît un choix non judicieux dans le contexte où l'italien n'est pas ma langue maternelle.

[6]  Dans son étude du village de Minot, en France, Françoise Zonabend relève le fait que, dans le cas où c'est le groupe et la parentèle qui assignent l'identité, le système des noms exprime cette reconnaissance et interconnaissance. Par son emprise sur le quotidien et son caractère concret, le nom permet de caractériser un individu selon ses appartenances familiales et communautaires tant dans les termes d'adresse que de référence. Le sobriquet ou surnom appartient à l'intimité du groupe et n'est pas dévoilé aux étrangers. Il déclenche tout un processus de remémoration lorsqu'il est cité parce qu'il est attribué à une personne en fonction d'un comportement caractéristique ou d'un événement particulier:  Le sobriquet est l'affaire de la communauté: il est laissé à la libre création du groupe social. Et dans cette distribution sont confondus les humbles et les nantis, les notables et le reste de la communauté. Mais si tous sont confondus, chacun est singularisé....il substitue un ordre à un autre, établit un ordre égalitaire pour tous les résidents du village....il marque une place au sein de la communauté (1977:271). 

[7]  Il semble en effet que le mot personne ait une origine étrusque. Voici ce qu'en dit Le Robert, dictionnaire historique de la langue française: " n.f., d'abord écrit persone (v.1135) est issu du latin persona qui désigne d'abord un masque de théâtre; avec un développement qui reproduit partiellement celui du grec prosôpon (prosopée), il a pris le sens de « rôle attribué à un masque » c'est-à-dire « type de personnage » et, en dehors du théâtre, la valeur générale d' « individu », déjà attestée chez Cicéron. (...) les grammairiens, depuis Varon, l'utilisent pour traduire le grec prosôpon et les juristes l'opposent à res « chose ». Le mot serait un emprunt technique à l'étrusque phersu qui, d'après l'inscription où se lit le mot, désigne un masque; cependant le rapport entre l'étrusque et le grec est difficile à déterminer (1992:1487)"

[8]  Les catégories de l'esprit humain auxquelles il se réfère sont les dix catégories de la pensée d'Aristote qui sont identifiées à la substance, la quantité, la qualité, la relation, le temps, l'espace, la posture, l'état, l'action et la passion.

[9]  Les études ethnopsychologiques sur la notion de personne réalisées dans une perspective comparative font ressortir que la notion de personne en tant qu'agent intentionnel (conscient d'un but) et interlocuteur possible pour reprendre les termes respectifs de Lutz (1985:35-39) et de Ortigues (1985:519-536) correspond à une donnée universelle qui permet à ce niveau d'envisager le développement d'un cadre conceptuel permettant la comparaison. Cependant, comme le soulignent Shweder et Bourne (1984:158-199) la conceptualisation et la catégorisation sont des processus étroitement liés à la vision du monde et sont donc les produits d'une culture donnée. En ce sens la notion de personne, comme catégorie ou concept, appartient à l'héritage occidental et les développements dont elle a été l'objet en font un outil conceptuel davantage pertinent pour l'étude des sociétés occidentales.

[10]  Ce récit n'appartient pas à l'extrait déjà présenté en préambule. Dans le déroulement de l'entretien il le précède.

[11]  La relation de réciprocité survient lorsqu'il y a alternance des positions dans l'échange; quant à la relation d'appartenance de l'individu à un groupe ou à une collectivité (nous), elle s'inscrit dans le cadre d'une communauté.

[12]  Le temps mythique crée une version accessible de ce temps dont une certaine vision de la physique contemporaine dit qu'il précéderait même notre univers. Selon Prigogine, avec les théories cosmologiques contemporaines nous serions passés d'une interprétation géométrique (les processus réversibles) de l'univers, proposée par Einstein, où passé, présent et avenir s'équivalent, à une conception de l'univers orienté dans le temps où l'on fait une distinction entre le passé et le futur, c'est-à-dire où les processus sont irréversibles (1996:25, 215). Prigogine dit à ce sujet "(...) nous pouvons concevoir aujourd'hui le big bang comme un événement associé à une instabilité, ce qui implique qu'il est le point de départ de notre univers mais non celui du temps. Alors que notre univers a un âge, le milieu dont l'instabilité a produit cet univers n'en aurait pas. Dans cette conception, le temps n'a pas de début, et probablement pas de fin!" (1996:14).

[13]  Malgré leur grand nombre, les recherches archéologiques, historiques, linguistiques et autres n'arrivent pas à résoudre, selon les termes propres de l'historien Block, le problème de l'origine des Étrusques. L'hypothèse la plus plausible qui retient l'attention d'une grande partie des historiens est celle de leur origine orientale. Elle vient appuyer le récit d' Hérodote, le « père de l'histoire », dont on dit que presque tous les écrivains anciens, grecs et romains qui en parlent, ont accepté la version. Hérodote raconte qu'une très grave disette avait frappé la Lydia, une région de la Turquie d'aujourd'hui, sous le règne de Atys, fils de Manes et que dans l'impossibilité de trouver un remède à ce fléau, le souverain se rallia à une solution extrême. Il décida de demeurer dans son pays avec une partie de son peuple et d'envoyer le reste de la population à l'étranger sous la conduite de son propre fils Tirreno. Le groupe des émigrants mit sur pied une flotte à Smyrne et prit la mer vers l'Occident. Après un long voyage ils rejoignirent la terre des Umbri, en Italie, et s'installèrent près d'eux changeant leur propre nom de Lidi en Tirreni en l'honneur de leur chef. De ce nom dériva à son tour celui de la mer Tyrrhénienne qui les avaient portés vers les côtes sur lesquelles ils étaient débarqués. Cette migration aurait eu lieu au douzième siècle avant notre ère ( Block, 1994:4-5).

[14]  L'hypogée des Volumni de Pérouse fait partie d'une de ces nécropoles appelée Palazzone. Elle a été retrouvée au XVIIe siècle et s'étend sur la colline à l'arrière-plan de l'hypogée, près de la frazione Ponte San Giovanni. Dans ce caveau sont conservées de nombreuses urnes cinéraires ainsi que des inscriptions qui rappellent la fondation de l'hypogée par Arunte et Lars Volumnio; on peut aussi accéder à la chambre sépulcrale. Sans que l'on en soit certain, cette hypogée daterait du IIe siècle av. J.-C. (Mancini et Casagrande, 1982:151-153).

[15]  Le double dans sa forme intériorisée correspond à l'âme.

[16]  Personnellement, je trouve fascinant et émouvant la démarche de Morin ; alors qu'en 1951, à la première édition de son livre, il avait conclu à la possibilité par l'approche rationnelle et scientifique du dépassement de l'approche mythique de la mort, il convient vingt ans plus tard qu'il avait simplement écrit le dernier chapitre des mythes de la mort en réintroduisant le double, le salut et le nirvana dans ce qu'il voulait être une approche réaliste de la mort. L'intelligence comme réalité suprême y délaisse l'immortalité personnelle pour une immortalité spirituelle où l'esprit rejoint toute chose.

[17]  Le Risorgimento est le processus qui a conduit à l'Indépendance et à l'Unification de l'Italie et qui s'est déroulé de 1815 à 1870. En français il signifie renaissance. Il indique la renaissance entre autres d'une unité spirituelle de la nation italienne antérieure à la division et à la domination étrangère. Plus concrètement on conjugue à l'unité culturelle et linguistique (même si elle comporte des exceptions) l'unité politique et étatique (Olivieri, 1992:31).

[18]  Le mot calcio est traduit dans le Robert et Signorelli (1993:1520) par le terme football comme il est entendu en Europe alors que dans son usage nord-américain le football s'approche plus du rugby européen. Il m'apparaît justifié, pour éviter la confusion, de maintenir l'appellation italienne de calcio.

[19]  Le Musée d'archéologie et d'histoire de Montréal dit que les vestiges les plus anciens de la présence française sur le site de Montréal sont actuellement ceux du premier cimetière catholique qui aurait été utilisé entre 1643 et 1654; quant au signe le plus ancien de la présence amérindienne il date d'environ mille ans et consiste en un genre de couteau appelé "lame de cache".

[20]  Le renonçant ou "samnyàsin" devient un individu lorsqu'il renonce à un rôle social dans le monde pour se consacrer à sa libération de la chaîne des existences ou "Samsara". Tant qu'il est dans le monde social, il se conçoit comme la partie d'un tout, toujours divisible, que l'on a appelé un "dividu". Quand il en sort il ne doit compter que sur lui-même. Selon Dumont c'est alors qu'il est un individu.

[21]  Pour rendre le document transcrit le plus accessible au lecteur certaines conventions ont été arrêtées qui se résument comme suit :

"... ": les trois petits points indiquent une pause dans la conversation ;

(...) : les trois petits points entre parenthèses indiquent une omission et signalent la discontinuité du récit dû au découpage que je dois faire pour rendre son insertion intelligible dans le présent texte ;

[ ] : les parenthèses carrées servent à introduire une clarification nécessaire à la compréhension de la transcription ou de son utilisation dans le présent texte.

[22]  Le territoire est alors traversé presque en ligne droite par le Tibre, délimité au nord par le Niccone, à l'est par le Chiascio, au sud par le Nestore et finalement à l'ouest par la chaîne des monts Arezzo qui rejoint Pérouse par les monts Tezio et Malbe au relief plus modeste.

[23]  En 1997 des phénomènes sismiques ont à nouveau frappé la ville et créé d'importants dommages aux édifices du centre historique.

[24]  Les données de recencement sont extraites du Tab.8. - Popolazione del comune di Perugia, per frazione geografica (classific. 1881), alle dati dei censimenti del 1881, 1931 e 1951 ( Covino, Gallo, Tittarelli, et Wapler, 1990:123 ).

[25]  Le centre historique est défini par Luigi Tittarelli comme l'agglomération comprise entre la muraille médiévale plus quelques quartiers extérieurs tels ceux de Monteluce, Elce, Fontivegge et les abords de la rue du XX settembre, les rues delle Fonti Coperte et della Pescara ainsi que la rue dei Filisofi. (Covino,Gallo, Tittarelli et Wapler, 1990:151)

[26]  Mezzadria signifie métayage. Elle est un mode d'exploitation agraire par louage de la terre.

[27]  Le Royaume d'Italie est né le 17 mars 1861 sous la dynastie de Savoie avec le roi Victor Emmanuel II. Il exclut à ce moment Rome et le Latium sous la domination du pape et la Vénétie sous la domination de l'Autriche. La Vénétie sera annexée en 1866 sauf Trente et Trieste alors que Rome et le Latium seront annexés en 1870 ( Olivieri, 1992:31 ).

[28]  Les Italiennes ont finalement obtenu le droit de vote le 2 juin 1946 (De Giorgio, 1993 :515)

[29]  Suite à ces élections, nous retrouvons au niveau de la Chambre des députés 355 d'entre eux qui proviennent de la liste fasciste bien qu'ils soient en majorité non fascistes et 176 qui appartiennent aux autres partis. Dès qu'elle est convoquée en juin, le député socialiste G. Matteoti prononce un discours contre la fraude et la violence que les fascistes ont déployées durant la campagne et le processus électoral. Quelques jours après, il est enlevé et retrouvé mort dans un bois des environs de Rome ( Romano, 1977 ).

[30]  À l'éclatement de la guerre le 2 août 1914, l'Italie qui n'a pas été consultée par l'Autriche se considère libre et annonce sa neutralité. Cette position est cependant contestée sous la direction de Mussolini. En 1915, l'Italie entre en guerre avec l'Angleterre, la France et la Russie (Romano, 1994:318 ).

[31]  Le parti communiste italien est né en 1921 d'une scission du parti socialiste (Romano, 1994: 321 ).

[32]  Luigi Catanelli (1905-1980 ) était un artisan spécialiste de l'histoire de Pérouse; libertaire et antifasciste, il était un ami de Aldo Capitini un intellectuel antifasciste important dans la vie politique de Pérouse depuis les années de la guerre alors qu'il fut emprisonné parce qu'il tentait d' organiser la lutte au fascisme.

[33]  Sega la Vecchia fait référence "al segare la vecchia" qui veut littéralement dire " scier la vieille". Dans les campagnes ombriennes, ce conte faisait l'objet d'une mise en scène par une troupe essentiellement composée d'une quinzaine de jeunes hommes qui allaient, durant les nuits de la mi-carême, dans les maisons de campagne faire leur représentation. Elle durait environ une demi-heure devant un public composé des gens de la maison et d'éventuels voisins accourus pour l'occasion. À la fin de la pièce les gens donnaient des oeufs et du vin. Le tout pouvait se répéter une dizaine de fois dans la même nuit. Comportant plusieurs personnages, la mise en scène se fait autour de deux hommes qui abattent un chêne en qui un vieux qui cherche sa femme reconnaît alors son épouse mourante. Après beaucoup d'efforts pour la sauver et au moment où elle s'apprête à rendre son dernier soupir, elle se relève et se met à danser avec son vieux. En plus des éléments burlesques, les dialogues comportent des références érotiques très explicites. D'origine très lointaine et répandue en Europe, cette fête consiste essentiellement en un rite agraire printanier magico-religieux qui souligne le renouveau de la végétation après son apparente mort hivernale et le souci de se purifier pour éloigner les calamités (Seppilli, 1958).

[34]  La notion de famille multiple est empruntée à la typologie de Laslett à laquelle se réfère Golini (1988:330): elle désigne la famille constituée de deux unités matrimoniales ou plus, auxquelles peuvent s'ajouter des ancêtres et des parents collatéraux.

[35]  Bien que peu développé dans le réçit de Maurizio, ce geste d'exclusion est la résultante de la transgression du code d'honneur de la famille qui repose sur la virginité et la fidélité sexuelle de ses filles et de ses femmes. La notion d'honneur, centrale dans les études anthropologiques en Méditerranée, fait référence à des dimensions liées à la fois au sexe, au statut et à la domination dont l'emphase varient selon le temps et le lieu. Dans la perspective historique de Saller et Kertzer (1991:17), cette valeur liée à l'honneur persiste en Italie depuis des siècles tout en se manifestant différemment selon les régions. La seule trace de cette persistance dont j'ai eu connaissance durant mon séjour tient au récit informel d'une jeune femme pérugine, d'origine paysane, approchant la trentaine qui ayant décidé de partir en appartement a été reniée par son père pour le déshonneur que cette façon inconvenable de vivre pour une jeune femme faisait tomber sur la famille.

Certaines réserves doivent cependant être apportées quant aux réalités que recouvre ce concept. L'anthropologie de la Méditerranée s'est beaucoup intéressée à la notion d'honneur parce que les sociétés méditerranéennes y attachaient effectivement beaucoup d'importance. On ne peut cependant en déduire qu'elle est une notion propre à la Méditerranée. C'est plutôt une problématique posée par l'anthropologie de la Méditerranée qui y voyait un phénomène d'unification culturelle enracinée autant dans l'individu que dans la société. Comme l'a démontré Herzfeld (1987), en plus du problème sémantique posé par la diversité des langues en Méditerranée, il importe d'aborder le concept d'honneur avec prudence en ayant à l'esprit que son utilisation, de même que son corollaire la honte, ne recouvrent pas nécessairement des critères culturels et historiques semblables. En raison des difficultés d'interprétation soulevées, Herzfeld préconise l'utilisation du concept de réputation, déjà proposé par Pitt-Rivers, qui lui apparaît moins ambigü et que j'ai choisi d'utiliser.

[36]  Ce modèle se distingue du modèle scientifique en ce qu'il est construit dans les termes de la connotation plutôt que de la dénomination.

[37]  San Marco est un quartier au nord-ouest de Pérouse qui fait suite à Ponte d'Oddi où habite Clarissa. La journée de notre entretien avec Prima coïncide avec le début de la démolition très controversée de la fornace, un ancien site industriel où l'on cuisait les briques et les tuiles pour la construction. Nous ne pouvions manquer l'événement en raison des petits attroupements formés tout au long de la route principale. Sa disparition ne laissait pas les gens indifférents et surtout pas Prima qui en était outrée. Elle la trouvait très belle la fornace où elle a travaillé vingt-trois ans et qui était là bien avant son arrivée à San Marco. Il en a d'ailleurs été fait mention à la télévision lors des nouvelles régionales (Figure 8, p.126)

[38]  Le dialecte qui peut être un système linguistique entièrement autonome de la langue nationale et non seulement une variété géographique de l'italien est un code linguistique surtout utilisé localement, dans les situations informelles et la langue parlée alors que la langue nationale est un code linguistique plus «standard», formel et utilisé dans la langue écrite (Berruto, 1974:115).

[39]  Ces communes sont plus ou moins délimitées par le lac Trasimeno et les fleuves Tevere et Chiasco. En plus de Pérouse, ce sont : Bastia, Bettona, Torgiano, Deruta, Marsciano, Piegaro, Panicale, Castiglione del Lago, Tuoro sul Trasimeno, Lisciano Niccone, Passignano sul Trasimeno, Magione, Corciano, Valfabbrica.

[40]  Dans la réalité linguistique italienne, ce sont les parlers régionaux qui représentent la base linguistique commune et non pas l'italien littéraire. Cependant, cette base commune se différenciant au niveau phonologique il en résulte que le locuteur révèle sa région d'origine (Berruto, 1974:112).

[41]  Le cycle de vie familial est un concept aussi utilisé par les historiens, les économistes et les sociologues. Comme l'explique Papa (1985:20), en termes anthropologiques, il implique autant la famille fondée dite aussi de «procréation» que la famille d'origine. Il comporte trois phases: une première d'expansion qui commence avec le mariage et se prolonge toute la période durant laquelle les enfants sont dépendants des parents; puis il y a une deuxième phase de dispersion et de scission qui s'amorce avec le mariage de l'ainé(e) et se termine lorsque tous les enfants se sont mariés et la dernière phase appelée de substitution qui concerne le remplacement de la famille des parents décédés par celle des enfants, en particulier par celle de l'héritier quand un tel mode est privilégié.

[42]  La famille patriarcale de cette époque en plus d'être nombreuse, est constituée de plusieurs générations et noyaux familiaux sous l'autorité unique du vieux chef de famille (Papa, 1985:57).

[43]  Ce sont les accords de Latran conclus en 1929 par Pie XI et leur inscription dans la Constitution de 1946 qui ont redonné à l'Église l'influence qu'elle avait perdue depuis 1870 et au catholicisme sa position dominante. Globalement, ces accords reconstituaient la souveraineté du pape sur l'État du Vatican et reconnaissait le catholicisme comme la religion d'état.

[44]  Le mot patriarcat désigne "une forme d'organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l'autorité par les hommes, à l'exclusion explicite des femmes (Echard, 1992:455)". Aucune société connue présente un type semblable d'organisation qui serait matriarcale et basée sur le pouvoir des femmes et non pas sur la filiation et le lieu de résidence comme dans les sociétés matrilinéaires.

[45]  C'est à l'occasion de l'adoption de la Loi sur le divorce que le référendum prévu dans la Constitution a été utilisé pour la première fois. Pour obtenir le référendum, il est requis aux opposants de présenter un demi million de signatures (Caldwell, 1991:92).

[46]  Pamela a laissé ses études à dix-sept ans et travaille actuellement dans un bureau comme commis. Elle se trouve très chanceuse parce qu'il y a très peu d'emplois disponibles. Son désir est de retourner aux études pour apprendre des langues étrangères. Elle aime voyager et se dit fascinée par les Etats-Unis.

[47]  Lors du recensement national de 1991, les familles comportant plus d'un noyau familial représentaient 2 700 des 49 318 familles sur le territoire de la commune de Pérouse (13e Censimento generale della Popolazione 1991 - Perugia, 1991:199).

[48]  Trois transformations majeures ont prévalu avant que les représentations du travail en fassent plus ou moins l'essence et la condition de l'Homme. Schématiquement, ces événements sont: un changement profond de la relation de l'Homme à la nature avec l'avènement de la science qui met fin à l'ordre géocentrique, transformant la relation de crainte et de respect envers la nature en une relation utilitaire dans laquelle prédomine la volonté de s'en rendre maître et possesseur; un changement dans les représentations de l'ordre social qui n'est plus sous l'autorité divine mais dont l'autorité supérieure est déterminée par l'ordre politique; un changement dans la reconnaissance de l'Homme comme individu, née du Christianisme dans la relation directe de l'Homme avec Dieu, le Créateur de chacun d'entre eux, cette représentation de la personne est rendue publique par les penseurs du XVIIe siècle qui lui attribuent la liberté, la conscience de soi et la raison comme principe d'action (Méda, 1995:60-91).

[49]  Dans cette définition, Méda se réfère à une note de fin de document sur le sens pour Mauss du « fait social total »  qu'elle cite:   Les faits que nous avons étudiés sont tous, qu'on nous permette l'expression, des faits sociaux totaux ou, si l'on veut - mais nous aimons moins le mot - généraux: c'est-à-dire qu'ils mettent en branle, dans certains cas, la totalité de la société et de ses institutions (potlatch, clans affrontés, tribus se visitant, etc.) et, dans d'autres cas, seulement un très grand nombre d'institutions...  M Mauss, Sociologie et Anthropologie, IIe partie:  Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques  , PUF, coll. Quadrige , 1989, p.275.

[50]  Sottani (1993) rapporte la naissance de l'université de Pérouse en septembre 1308 comme le fruit d'une reconnaissance par le pape Clément V de sa fidélité et de sa dévotion. Il y ordonna la mise en place d'un institut d'étude générale afin de répandre dans l'intérêt de tous la connaissance des sciences autorisées. C'était un privilège particulièrement recherché qui avait été concédé auparavant à seulement cinq villes : Bologne, Padoue, Naples, Plaisance et Rome. Elle s'est bien sûr transformée depuis à travers les aléas de la vie politique et socio-économique mais un trait des plus marquants est certainement son passage depuis 1860 d'une institution élitiste sous la gouverne des dirigeants locaux à une institution ouverte à toute la population et plus démocratique. Plus récemment une deuxième université a vu le jour sous l'initiative de Lupatelli et de Gallenga, des cours d'été sont offerts depuis 1921 afin de promouvoir l'histoire et la culture de l'Ombrie; ce projet a été accueilli avec enthousiasme et a obtenu l'appui de toutes les institutions de la ville de telle sorte qu'en 1926 l'Università per stranieri inaugurera sa première année académique.

[51]  Donnée extraite de: Perugia si trasforma. Oggi com'è? in Presentazione del Preleminare Al Nuovo Piano Regolare Generale, Comune di Perugia, 1995:5.

[52]  Le rapport de l'Irres va dans le même sens précisant que le haut taux de scolarisation des forces de travail s'explique en partie par l'utilisation récente de l'école comme parcheggio suite aux difficultés du système productif ombrien à absorber l'augmentation de l'offre de travail (1995:49).

[53]  Au sens donné par Méda, le moment de la social-démocratie est celui de l'État-providence ou de l'État social (1995:130).

[54]  Cette définition est proposée par Marshall dans le cadre de ses recherches ethnographiques réalisées entre 1969 et 1971 et durant l'année 1976 auprès des habitants du district de Truk dans les îles Caroline de la Micronésie. C'est en se centrant sur les relations de parenté et d'amitié afin de comprendre ce que doit inclure le concept de parenté qu'il constate que les « relations interpersonnelles intensives » des habitants de Truk sont imbriquées dans des liens de parenté naturelle, créée et des liens d'amitié et que le concept de parenté basé sur les liens de sang et du mariage est trop étroit pour en rendre compte

[55]  À l'instar de Cavallucci (1990), j'utilise le terme quartier pour désigner la réalité territoriale de San Sisto. Cependant dans le langage courant beaucoup de gens utilise le terme frazione pour signifier l'ensemble et quartiere pour ses parties.

[56]  « Le langage, en tant que système qui réflète la réalité sociale mais en même temps la crée et la produit, devient le lieu où la subjectivité se constitue et prend forme, du moment que le sujet peut s'exprimer seulement dans le langage et le langage ne peut se constituer sans un sujet qui le fait exister » (ma traduction).

[57]  Il existe un calcio féminin et une première Coupe du Monde s'est déroulée en Chine en 1991 avec la participation de douze équipes, la seconde édition a eu lieu en 1995 et la prochaine se déroulera aux États-Unis en 1999. Il demeure cependant un phénomène éminemment marginal.

[58]  Ces informations ont été obtenues sur Internet à l'adresse suivante : (http://www.fifa.com/wcinfo/wc.history.html)

[59]  Eugenio Barba est un metteur en scène né en Italie en 1936 et actuellement établi en Scandinavie. Spécialiste du théâtre contemporain, il a entre autres, étudié la direction d'acteur avec Jerzy Grotowski au Laboratoire Polonais de Théâtre. Il s'intéresse à définir un langage théâtral qui mette une nouvelle emphase sur les gestes et les mouvements du corps caractéristiques de plusieurs formes de théâtre oriental. La plupart de ses techniques de répétition sont basées sur la déconstruction des positions et des gestes de l'acteur afin qu'il en acquiert éventuellement le contrôle (Pickering, David. 1996. In Actors, Directors and Designers. 44-46. Detroit: St-James Press).

[60]  Grotowski, Jerzy est né en Pologne en 1933. Il est un  metteur en scène et théoricien du théatre polonais (Rzeszòw 1933). Il prône un théatre «pauvre» fondé sur l'acteur et son rapport aussi existentiel qu'essentiel au spectateur (Faust, d'après Goethe, 1960 ; Le Prince Constant, de Slowacki, 1965). Au sein du Théatre Laboratoire de Wroclaw (1965-1982), il conviait l'acteur à aller, par un travail intensif, au bout de ses limites, et à atteindre ainsi au dépouillement et à une meilleure connaissance de son être. Il s'exila aux États-Unis puis en Italie, où il dirige un centre de formation d'acteurs ( Robert, Paul. 1994.   Le Petit Robert, Dictionnaire Universel des Noms Propres, 884-885. Paris: Dictionnaires Le Robert.). 

[61]  Dans le cadre de cette recherche, la famille est abordée comme l'instance médiatrice des premiers contacts entre la personne et la communauté et comme une frontière à partir de laquelle je définis la notion de communauté.

[62]  L'espace d'expérience et l'horizon d'attente constituent les termes d'une polarité fondamentale empruntée par Ricoeur (1985:376) à Koselleck pour discuter de l'herméneutique du temps historique. Succinctement, l'espace d'expérience réfère à l'expérience comme le " passé présent (...) dont les événements ont été incorporés (...) et peuvent être rendus au souvenir." Quant à l'utilisation du mot espace, il " évoque la possibilité de parcours selon de multiples itinéraires, et surtout de rassemblement et de stratification dans une structure feuilletée qui fait échapper le passé ainsi accumulé à la simple chronologie." Concernant le terme d'attente dans l'expression horizon d'attente, " l'attente relative au futur est inscrite dans le présent; c'est le futur-rendu-présent (...), tourné vers le pas-encore." Le terme horizon est utilisé " pour marquer la puissance de déploiement autant que le dépassement qui s'attache à l'attente ."

[63]  Le pouvoir en tant que qualité inhérente du social et du culturel et de leur capacité déterminante est divisé en deux types par les Comaroff : le premier est dit agentive et est défini "(...) as the (relative) ability of human beings to shape the lives of others by exerting control over the production, circulation, and consumption of signs and objects, over the making of both subjectivities and realities" ; le second type de pouvoir est appelé non agentive avec lequel la relation est établie en ces termes: "(...) it also immerses itself in the form of everyday life, forms that direct human perceptions and practices along conventional pathways. Being « natural » and « ineffable » such forms seem to be beyond human agency, not withstanding the fact that the interests they serve may be all too human. This kind of nonagentive power saturates such things as aesthetics and ethics, built form and bodily representation, medical knowledge and material production. And its effects are internalized - in their negative guise, as constraints; in their neutral guise as conventions; in their positive guise, as values (1992:28)."

[64]  Barth (1992:31) précise comment se manifestent ce caractère englobant du contexte lorqu'il définit la société comme le contexte des actions et des résultats de ces actions, lesquelles actions sont toujours le fait de personnes. D'après Barth, le degré d'ordre dans les relations et dans les interactions sociales ou le niveau auquel les gens partagent la culture constituent des variables de contexte, qui permettent de mesurer les effets sur les personnes des processus sociaux concrets. Cette approche cherche à traduire l'idée que nous vivons au sein de paradigmes et non selon des paradigmes, les personnes manipulent les codes, jouent avec les règles et développent des stratégies qui peuvent les amener loin des normes collectives. Barth (1992) explicite sa proposition en s'appuyant sur son expérience ethnographique de 1983 dans la ville de Suhar sur le golfe d'Oman et dans les hautes terres avoisinantes où vivent 20 000 habitants. La population locale y appartient à cinq groupes ethniques et linguistiques différents, qui proviennent de régions éloignées, de l'Arabie, de l'Iran, du Baloutchistan, du Sind (Pakistan) et du Gujarat (Inde). La complexité des classes sociales de Suhar se manifeste par l'intégration de la population dans des réseaux, des cercles et des zones géographiques étonnamment dissociés et distincts entre les marchands, les fonctionnaires, les Bédouins, les travailleurs immigrants et les pêcheurs. Quant aux allégeances religieuses, elles se répartissent entre cinq groupes différents dont les membres vivent de façon ouverte avec chacun des autres groupes et partagent avec eux travail, loisirs et activités civiques. En somme, les Suharis forment, selon Barth, une ville multicentrique, un carrefour où les chemins se croisent dans des directions multiples. Tout est dans tout: on n'y trouve pas une «société» qui englobe, unifie et inclut comme dans une totalité cohérente, mais une société où tout se court-circuite et s'interpénètre.

[65]  L'identité-mêmeté ou idem est définie par Ricoeur (1990:146) comme "l'ensemble des dispositions durables à quoi on reconnaît une personne. En tant qu'elle atteste de la permanence, elle désigne le caractère qui s'instaure par l'habitude et se cristallise dans le trait. L'habitude correspond au processus de construction du caractère, c'est son histoire alors que la durabilité du caractère s'explique parce qu'y domine la force de sédimentation sur l'innovation que parfois même elle abolit. Une fois l'habitude acquise elle devient un trait de caractère qui instaure la permanence du signe distinctif. Un second aspect est rattaché à la notion des dispositions durables qui relie le caractère à ce que Ricoeur appelle les "identifications acquises par lesquelles de l'autre entre dans la composition du même" (1990:146). Sont ici repris la dimension relationnelle et le processus d'identification au monde à travers des valeurs, des normes, des modèles, des figures héroïques ou tout autre élément constitutif du «Nous» au sein duquel le «Je» vit. Ils mettent en cause, parallèlement à l'habitude, l'effet de sédimentation qu'entraîne le processus d'intériorisation. Cette appropriation entraînerait la dissolution de la perception d'altérité à l'origine de l'identification ou sa simple transposition de l'extérieur à l'intérieur de la personne.

[66]  L'identité-soi ou ipse répond au « qui » de l'action et comporte deux caractéristiques: la première, encore neutre au plan moral, est l'assignation d'un agent à une action ou ascription, la seconde est l'imputation qui consiste en une estimation de l'action selon le «bon» ou le «juste». Relativement à l'ascription, Ricoeur (1988:298) s'en tient à la notion de soi parce que l'assignation à une action peut être faite au moi ou au «Je» mais aussi à la deuxième et à la troisième personne. Cet usage de la notion d'identité se distingue de la «mêmeté» en ce qu'il implique un mode d'être dans le monde lié à la permanence et une certaine façon d'agir au sens d'un type de fidélité à soi exprimée par le respect de la parole donnée qu'illustre entre autre la constance dans l'amitié.

[67]  Ortigues (1985:532) souligne à ce sujet l'impossibilité de réduire la relation sociale à une relation de réciprocité entre deux individus. C'est l'introduction d'au moins un troisième terme qui rend possible l'expression des règles habituelles d'appartenance (statuts, rôles, modes) des individus à une communauté donnée. S'il n'en était pas ainsi, nous serions dans un système fermé, fondé sur les relations deux à deux, où l'effet de miroir est garant de sa répétition perpétuelle. L'ajout d'un tiers agit comme repère identificatoire et permet d'inscrire la relation de réciprocité dans un ensemble de relations d'appartenance. À ce moment, la distinction entre soi et autrui devient possible. Ce lien irréductible ralliant chacun de nous à un groupe d'appartenance est rendu par l'usage du pronom personnel «Nous». C'est aussi parfois le «Tu», lorsqu'il est implicitement associé au «Nous». Lorsqu'ils sont mis en présence, «Je» et «Eux» expriment le «Nous» exclusif, alors que «Je» et «Vous» servent à traduire du «Nous» inclusif (Singer, 1984:96).

[68]  Cette lecture phénoménologique du temps quotidien a été faite dans le cadre d'une recherche menée par de Certeau et son équipe entre 1974 et 1977, dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. Elle concerne les activités et les comportements des usagers du territoire urbain et leurs manières de faire dans le contexte de la consommation de masse: les chercheurs se sont principalement intéressés aux façons (paroles, images, gestes) par lesquelles la majorité des gens ordinaires s'approprient ou se réapproprient les espaces, les produits, les récits et le reste de la vie. Cette majorité qui est faite de la masse des consommateurs est qualifiée de silencieuse. En fait, il s'agit de la créativité des gens qui sont soumis aux tendances dogmatiques des autorités et institutions (télévision, commerce, urbanisme, santé, etc. ); plus concrètement, de Certeau met en relief les pratiques de détournement à l'oeuvre dans la quotidienneté, par lesquelles les gens visent à préserver un espace de différence, parfois peu perceptible, face au caractère uniformisateur des cultures.

[69]  "Nous appelons « communalisation » [vergemeinschaftung] une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l'activité se fonde - dans le cas particulier, en moyenne ou dans le type pur - sur le sentiment subjectif (traditionnel ou affectif) des participants d'appartenir à une même communauté [zusammengehorigkeit] (Weber, 1971:41)".

[70]  "Nous appelons « sociation » [vergesellschaftung] une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l'activité sociale se fonde sur un compromis [ausgleich] d'intérêts motivé rationnellement (en valeur ou en finalité) ou sur une coordination [verbindung] d'intérêts motivée de la même manière (Weber, 1971 :41)".

[71]  Hannerz (1980:168) se base, entre autres, sur la recherche menée par les Mayer durant les années 1961, 1962, 1964, lorsqu'il expose comment un réseau peut se manifester. Leur recherche fut réalisée dans la ville minière d'East London en Afrique du Sud, auprès de la population noire dont la majorité était d'origine Xhosa. Les gens s'y distinguent entre ceux nés à la ville et ceux y ayant migré, et parmi ces derniers, un fort contraste sépare les deux grandes orientations culturelles des gens, les "Red" d'une part et les "School" d'autre part. Les "Red Xhosa" sont des traditionnalistes qui rejettent les idées et les pratiques européennes, surtout la religion chrétienne et l'éducation qu'on donne dans les missions. Les "School Xhosa" sont des chrétiens convertis qui ont adopté, il y a plusieurs générations, des valeurs, des idées et des signes extérieurs de la culture des colonisateurs blancs. À la campagne les membres des deux groupes sont des paysans mais à la ville ils deviennent des travailleurs manuels, contrairement à l'Africain urbain typique du Copperbelt qui est mineur. Les premiers vivent en circuit fermé et continuent de vivre selon les manières de la campagne et le plus près possible de leurs traditions, Les seconds développent des liens avec des citadins établis en ville de longue date, ce qui a pour effet d'insérer leur appartenance dans deux types de réseaux: d'une part le réseau rural tricoté plus serré à l'instar de la tradition et d'autre part le réseau urbain tricoté plus lâche qui les met en relations avec autant de personnes fort hétérogènes. À partir de ces deux groupes qui étaient insérés à l'origine dans la même communauté rurale, l'approche de réseau permet d'entrevoir comment s'opère le développement d'appartenance multiple, en même temps que la continuité, la reproduction et la coexistence des différentes formes d'appartenance.

[72]  La possibilité d'un tel écart entre les apparences et la réalité est due à la polyvalence du symbole. Son efficacité lui vient précisément de cette imprécision qui en fait le medium idéal par lequel des personnes peuvent parler un langage «commun». Il permet aux gens de prier les «mêmes» dieux, de participer aux «mêmes» rituels et autres activités communes sans se sentir pour autant contraints de le faire. Par-dessus tout il rend possible la conciliation du «Je» et du «Nous», du singulier et du commun en incorporant les différents sens en lui. C'est pourquoi il réagit bien au changement et peut sous une forme persistante se charger d'un sens nouveau. Parfois l'apparence de continuité est telle que les gens ne voient pas que la forme elle-même a changé et à l'appui de sa position Cohen (1985:91) rappelle les grands rituels cérémoniaux de l'État britannique qui sont figés dans une représentation historique à tel point que l'on doit faire appel à des commentateurs spécialisés pour les interpréter. En conséquence, l'esthétisme de l'événement prend le dessus sur sa signification originelle ou souhaitée.

[73]  Lorsqu'il s'agit de démontrer les écarts dans les représentations collectives, Cohen s'appuie sur la recherche de Okely en 1975 dans laquelle la chercheure constate que la communauté gipsy est vue comme «sale» par les blancs bien que cette dernière ait une idéologie de la pureté corporelle et de la pollution beaucoup plus développée que ce qui est couramment véhiculé dans la société britannique. L'explication de Okely relève d'une distinction fondamentale que les gipsy font entre l'intérieur et l'extérieur du corps. L'extérieur symbolise tout ce qui est potentiellement polluant et le soi public qui est présenté aux blancs; l'extérieur du corps, protège l'intérieur qui symbolise le soi ethnique qui doit être gardé pur et secret.

Cependant l'existence d'un univers clivé n'exclut pas la possibilité de mise en commun, comme le montre l'exemple de la participation au rituel "nkumbi" qui unit en fédération Ituri des communautés opposées comme le sont les pygmés nomades Mbuti et les sédentaires Bira qui vivent toutes les deux dans la forêt humide du Zaïre. Leur mode de vie est en opposition quasi-totale, mais elle ne les empêche pas de participer à la grande initiation rituelle qui a lieu à tous les trois ans. Autour de la circoncision des garçons initiés qui en est le but officiel, on réussit à créer une relation de collaboration entre deux cultures qui sont des plus différentes. Une telle collaboration est rendue possible parce que le rituel au delà de sa forme n'oblige pas à un partage du sens. La communauté que vivent les membres n'est en effet ni une structure sociale, ni une façon sociale de faire; elle existe plutôt dans l'esprit des gens, s'actualise par le partage d'un objectif et se réalise dans la pratique rituelle qui devient l'événement qui fonde le sentiment d'appartenance

[74]  "Une chose est certaine: des classifications du signe comme élément du processus de signification, il ressort que ce signe est toujours compris comme « quelque chose qui est mis à la place de quelque chose d'autre » ou pour quelque chose d'autre" ( Eco, 1988:40).

[75]  Ce rituel est décrit par Ernesto De Martino dans La Terre du Remords, Paris:Gallimard, 1966. Dans ce texte très novateur pour l'époque, il développe l'historicité des comportements et la subjectivité du corps.

[76]  De Certeau (1980:270-275) a indiqué comment cette conception se manifeste principalement dans l'usage des médias qui au service quasi exclusif de l'actualité nous débitent à longueur de journée des nouvelles, des informations, des statistiques et des sondages qui nous disent même à notre insu ce que nous devons croire et faire. Le raffinement, l'expansion et la multiplication des moyens de communications (télévision, vidéo, informatique, formules publicitaires, revues et journaux de toutes sortes) en font foi, représentant , en les jouant même, les guerres, les drames et tous les événements du monde qui sont alors banalisés. Ultimement notre société en vient à être définie à travers ces nouveaux récits, que les gens répètent et se racontent les uns aux autres.

[77]  Ricoeur emprunte ici la définition de société à Mandelbaum qu'il cite en ces termes: "Une société, dirais-je, consiste en individus vivant dans une communauté organisée,maîtresse d'un territoire particulier; l'organisation d'une telle communauté est assurée par des institutions qui servent à définir le statut assumé par différents individus et leur assigne les rôles qu'ils sont tenus de jouer, tout en perpétuant l'existence ininterrompue de la communauté" (Ricoeur, 1983:344)

[78]  Ces entités de premier ordre sont: "(...)-peuples, nations, civilisations-qui portent la marque indélébile de l'appartenance participative des agents concrets relevant de la sphère praxique et narrative" (Tome I,1983:321).