PROBLÈMATIQUE DE LA RECHERCHE

      La présente étude explore les liens entre des dimensions de la relation parent-adolescent, le profil psychologique des parents et la psychopathie juvénile. Cette étude se justifie de plusieurs façons. Tout d'abord les conduites délinquantes sont stables de l'adolescence jusqu'à l'âge adulte pour un sous-groupe de personnes. Deuxièmement, il existe un syndrome, la psychopathie, clairement défini à l'âge adulte, caractérisé notamment par la stabilité des conduites antisociales et lié à une variété d'indices biologiques et sociaux. Finalement, les connaissances sur la psychopathie juvénile et les variables familiales associées sont embryonnaires.

      Plusieurs études ont examiné la stabilité de la délinquance de l'adolescence à l'âge adulte (Farrington, 1991; Kolvin, Miller, Fleeting & Kolvin, 1988; Le Blanc & Fréchette, 1989; Olweus, 1979; Robins, 1966, 1991, 1993; Robins & Ratcliff, 1979; Stattin & Magnusson, 1989). Il ressort de ces études qu'environ 25% à 60% des adolescents qui ont manifesté des comportements délinquants maintiennent ces comportements à l'âge adulte, soit entre 20 et 45 ans. La stabilité imparfaite des conduites délinquantes suggère qu'un sous-groupe de jeunes, aux inconduites relativement persistantes, se distingue des délinquants temporaires par des traits sociaux, psychologiques et biologiques (Blumstein, Farrington & Moitra, 1985; Le Blanc & McDuff, 1991; Moffitt, 1993a; Quay, 1987b).

      Les recherches menées auprès d'adultes criminels permettent de distinguer un groupe restreint d'individus manifestant une antisocialité sévère et chronique: les psychopathes. La prévalence de la psychopathie parmi les adultes incarcérés varie entre 15% et 35% (Hare, 1980, 1983, 1985); elle est de 12,5% chez les détenus adultes atteints de troubles mentaux graves (Hart & Hare, 1989). Hare (1993) l'estime à environ un pour cent dans la population générale. Jusqu'à maintenant, plusieurs études ont établi des liens entre la psychopathie et une série de variables relatives à l'activité biologique, à la santé mentale et à l'activité criminelle. Bien qu'une synthèse des écrits propose le milieu familial comme une des sources dominantes dans le développement des conduites délinquantes persistantes (Moffitt, 1993a), très peu de travaux ont tenté d'identifier les variables familiales spécifiques associées à la psychopathie.

      Le présent chapitre fait part de quelques exemples de typologies d'individus délinquants, traite de la psychopathie et de la mesure prometteuse qu'est l'échelle de psychopathie de Hare (PCL-R) (1985, 1991), présente les résultats d'études empiriques sur les variables familiales associées à la psychopathie, à la délinquance et aux troubles des conduites, propose le contrôle de certaines variables, puis énonce les hypothèses de l'étude.


La délinquance

      Quand vient le temps de définir la délinquance ou tout autre concept pour désigner les individus irrespectueux des normes et des lois, on se voit contraint de choisir à travers une multitude de définitions rendant les concepts tantôt synonymes, tantôt distincts. L'ambiguïté qui subsiste au sein même des concepts réunissant les individus hors normes ou lois, rend difficile, voire même impossible, l'identification des relations systématiques entre ce ou ces phénomènes et une variété de facteurs soupçonnés causaux ou causés. Afin de diminuer cette difficulté, nombre d'auteurs proposent de regrouper ces individus sous différentes catégories en raison d'antécédents et de motivations distinctes (APA, 1980, 1987, 1994; Cornell, Benedek & Benedek, 1987; Gold, Mattlin & Osgood, 1989; Mezzich, Coffman & Mezzich, 1991; Moffitt, 1993a; Simourd, Hoge, Andrews & Leschied, 1994). Une catégorisation ou typologie fréquemment proposée dans la documentation consiste à démêler les délinquants temporaires des délinquants persistants (Blumstein, Farrington & Moitra, 1985; Gold, Mattlin & Osgood, 1989; Le Blanc & McDuff, 1991; Moffitt, 1993a; Quay, 1987b). Ceux-ci se distinguent notamment par l'âge d'apparition des conduites délinquantes et la durée de celles-ci. Plus elles apparaissent tôt, plus elles sont susceptibles de persister et ce, jusqu'à l'âge adulte. Selon certains (ex.: Moffitt, 1993a), la précocité et la persistance de ces conduites seraient associées à des facteurs tant endogènes qu'exogènes tels que des perturbations neuropsychologiques couplées à un environnement criminogène. L'apparition tardive de telles conduites serait davantage associée à des facteurs sociaux tels que l'influence des pairs.

      Un autre type de classification de délinquants est proposé par Weiner (1992). Il suggère quatre types de délinquants: les délinquants socialisés, les délinquants névrotiques, les délinquants psychotiques et neuropsychologiquement perturbés, et les délinquants caractériels.

      Les délinquants socialisés s'engagent dans des activités illicites par sentiment de valorisation et d'appartenance à un groupe qui endosse des normes antisociales de conduite. Les délinquants névrotiques posent épisodiquement des gestes antisociaux lorsque des problèmes personnels génèrent des sentiments de tension, de remords ou de découragement qui exacerbent leur besoin d'être reconnus, respectés et soutenus. Les délinquants psychotiques sont des individus schizophrènes dont la perte de contact avec la réalité affecte la logique, le jugement et la maîtrise de soi. De ces altérations peuvent découler des comportements délinquants. Les délinquants neurologiquement perturbés sont ces personnes dont les lésions cérébrales déclenchent des crises épileptiques psychomotrices. Ces crises, attribuables à une activité anormale de la région temporale du cerveau, peuvent se manifester par des explosions de colère, d'agression et de comportements antisociaux (Bear, Freeman & Greenberg, 1984; Blumer, 1982). Les délinquants caractériels sont ces personnes dont la personnalité est fondamentalement d'orientation antisociale. Différemment des délinquants socialisés, les délinquants caractériels sont habituellement des solitaires qui n'ont aucun lien d'appartenance ou de loyauté à un groupe. Ils contreviennent à la loi soit d'eux-mêmes ou dans le cadre d'une alliance temporaire avec un autre ou plusieurs autres délinquant(s). Ils ne font confiance qu'à eux-mêmes. Ils peuvent prétendre faire confiance aux autres et être loyaux envers ceux-ci si cela sert leurs intérêts, mais il n'en est rien dans les faits. Les délits des délinquants caractériels prennent source dans leur indifférence face aux droits et sentiments d'autrui, et dans leur incapacité ou manque de volonté d'éviter de les faire souffrir. Leurs impulsions agressives, usurpatoires et hédonistes se traduisent en des actions précédées d'aucune ou de peu de réflexion sur les souffrances que ces actions peuvent infliger aux autres. Ils contreviennent à la loi non pas en réponse à l'influence d'un groupe ou à des besoins d'appartenance à un groupe, mais seulement pour exprimer de la colère ou satisfaire un caprice. Pour ces raisons, la délinquance caractérielle est fréquemment classifiée comme une délinquance non socialisée ou de type solitaire (APA, 1987; Quay, 1987b). L'orientation interpersonnelle et le style comportemental des délinquants caractériels s'apparentent aux manifestations du trouble de la personnalité psychopathe.

      Les mesures de la personnalité ont un pouvoir explicatif et de prédiction supérieur aux stricts comportements. Elles évaluent directement ou indirectement les désirs, les croyances et les intentions particulières qui gouvernent les comportements de l'individu (Hirschberg, 1978). En outre, la profondeur et la persistance de l'engagement délinquant des psychopathes, la violence et l'impulsivité des gestes qu'ils commettent, rendent compte de l'urgence d'approfondir nos connaissances sur ce phénomène. L'identification des facteurs pouvant être liés à son développement sont particulièrement d'intérêt. Mais avant d'aborder ces tentatives d'identification, il importe de s'assurer d'une définition claire et opérationnelle de la psychopathie. La section suivante présente les racines d'une conception de la psychopathie actuellement des plus prometteuses.


La psychopathie

      En 1941, Hervey Cleckley publie un livre intitulé "The Mask of Sanity" dont l'influence sur la conception de la psychopathie en Amérique subsiste toujours. Selon Cleckley, la psychopathie est un trouble grave, comparable à la psychose à certains égards. Le comportement du psychopathe a une apparence de rationnalité amenant le profane à croire qu'il interagit avec une personne normale. En fait, le psychopathe est capable d'imiter les sentiments subtils de l'être humain authentique sans, cependant, pouvoir les éprouver. Le psychopathe est donc dépourvu d'amour pour les autres et de sentiments de culpabilité. Le charme superficiel dont il est doté lui permet de camoufler toute tentative de mensonge et de simulation. Le psychopathe est centré sur lui-même, recherche les expériences sensuelles immédiates et est imprévisible. Ainsi, ses actions sont non planifiées et arbitraires. Comme il ne sait pas gérer ses frustrations de manière socialement acceptable, il est enclin à être agressif, voire même violent.

      Selon Cleckley, un ensemble de seize caractéristiques résume ce qui distingue le psychopathe du reste de la population: charme superficiel, absence de symptômes psychotiques, absence de nervosité, manque de fiabilité, manque de sincérité, absence de remords ou de honte, conduite antisociale inadéquatement motivée, incapacité d'apprendre par l'expérience, égocentrisme et incapacité d'aimer, pauvreté émotionnelle, manque d'introspection, insensibilité aux relations interpersonnelles, conduite peu attirante, menaces suicidaires manipulatoires, promiscuité sexuelle et incapacité de planifier à long terme. Cette série de caractéristiques constitue la source d'où Hare (1985, 1991) a puisé son inspiration pour formuler une définition plus opérationnelle de la psychopathie. Selon Hare, la psychopathie est un trouble de la personnalité défini par une constellation de caractéristiques affectives, interpersonnelles et comportementales. Au centre de celles-ci se retrouvent un manque profond d'empathie, de culpabilité ou de remords, une indifférence marquée face aux droits, sentiments et bien-être des autres. Le psychopathe est typiquement loquace, égocentrique, égoïste, insensible, menteur, manipulateur, impulsif, à la recherche de sensations, irresponsable et sans conscience. Le psychopathe fait facilement fi des convenances sociales; il ignore les obligations sociales et interpersonnelles. Ses démêlés avec la justice ne sont donc pas surprenants.

      Cette opérationnalisation de la psychopathie a donné lieu à la création d'un instrument de mesure, l'Échelle de Psychopathie (PCL-R) de Hare (1980, 1985, 1991). À l'heure actuelle, cet instrument d'évaluation de la psychopathie est des plus prometteurs en terme de validité et de fiabilité.


L'échelle de psychopathie (PCL-R)

      Hare a développé une procédure d'évaluation qui permet de mesurer les composantes affectives, interpersonnelles et comportementales de la psychopathie reliées de près aux conceptions traditionnelles du trouble telles que celles de Cleckley (1976) et de McCord et McCord (1956). Cette procédure est une entrevue semi-structurée consistant à interviewer le participant sur différents domaines de sa vie. Cette procédure a pour avantage une meilleure identification des tentatives de simulation et de manipulation de la part de participants pouvant être habiles à duper. Cet avantage se traduit par la possibilité de confronter le participant dans ses réponses grâce au flair de l'interviewer et à des informations obtenues dans les dossiers du participant. Cette procédure s'accompagne d'une échelle, appelée Échelle de Psychopathie de Hare. Une première version de cette échelle comptait 22 énoncés (PCL: Hare, 1980). La version révisée compte 20 énoncés (PCL-R: Hare, 1991) (Appendice B). Le PCL et le PCL-R sont hautement corrélés entre eux (r = .88) et mesurent le même construit (Hare et al., 1990). Ces versions se sont révélées valides et fidèles pour distinguer les psychopathes des non psychopathes sur une série de variables psychologiques, neuropsychologiques et physiologiques (Arnett, Howland, Smith & Newman, 1993; Coté, Hodgins, Ross & Toupin, 1994; Haapasalo & Pulkkinen, 1992; Hare, 1985, 1991; Hare et al., 1990; Hare, Hart & Harpur, 1991; Harpur, Hakstian & Hare, 1988; Harpur, Hare & Hakstian, 1989; Harris, Rice & Quinsey, 1994; Hart, Forth & Hare, 1990; Hart & Hare, 1989; Kosson & Newman, 1986; Louth, Williamson, Alpert & Hare, 1994; Newman, 1987; Newman & Kosson, 1986; Newman, Kosson & Patterson, 1992; Newman, Patterson & Kosson, 1987; O'Brien & Frick, 1996; Ogloff & Wong, 1990; Patrick, 1994; Patrick, Bradley & Cuthbert, 1990; Patrick, Bradley & Lang, 1993; Patrick, Cuthbert & Lang, 1990; voir aussi une revue par Rieber & Vetter, 1994; Raine, 1985; Ross, 1992; Smith, Arnett & Newman, 1992; Smith & Newman, 1990; Stanford, Ebner, Paton & Williams, 1994; Williamson, Harpur & Hare, 1991). De plus, les psychopathes tels qu'évalués par l'échelle de Hare sont plus lourdement impliqués dans les crimes de toutes sortes que les autres contrevenants et ceci peu importe l'âge, le sexe, la race et le statut psychiatrique (Forth, 1996; Forth et al., 1996; Forth, Hart & Hare, 1990; Haapasalo, 1994; Hare & McPherson, 1984; Harris et al., 1994; Harris, Rice & Cormier, 1991; Hart & Hare, 1989; Hart, Kropp & Hare, 1988; Kosson, Smith & Newman, 1990; Quinsey, Rice & Harris, 1995; Rice, Harris & Quinsey, 1990; Serin, 1991, 1992; Serin, Peters & Barbaree, 1990; Williamson, Hare & Wong, 1987; Wong, 1984).

      Bien que le PCL(-R) rencontre les critères statistiques d'une mesure homogène d'un construit unidimensionnel, deux facteurs principaux le composent (Hare et al., 1990; Harpur et al., 1988; Harpur et al., 1989). Le facteur 1 réflète des caractéristiques affectives et interpersonnelles telles que l'égocentrisme, la manipulation, l'insensibilité et l'absence de remords, considérées par plusieurs chercheurs comme constituant l'essence de la personnalité psychopathe. Le facteur 2 réflète les caractéristiques de la psychopathie associées à un style de vie impulsif, antisocial et instable.

      En outre, la psychopathie, telle que définie et opérationnalisée par Hare (1991), apparaît identifiable avant l'âge adulte. Les études explorant la précocité de ce phénomène sont présentées à l'instant.


La précocité de la psychopathie

      Des études longitudinales ont montré de manière soutenue que le comportement délinquant adulte prend racines au cours de l'enfance (Loeber, 1982). Cependant, l'étude des précurseurs de ces comportements a largement mis l'emphase sur la sévérité et les types de comportements délinquants présents chez les enfants, et a ignoré les dimensions psychologiques qui sont plus spécifiques au construit de psychopathie (Lahey, Loeber, Quay, Frick & Grimm, 1992).

      Quelques études démontrent que les distinctions entre la psychopathie et la délinquance chez les adultes sont identifiables chez les enfants (Frick et al., 1994; Quay, 1987b). En effet, lorsque certains des concepts sous-jacent à la psychopathie sont utilisés pour distinguer des sous-groupes d'enfants avec des troubles des conduites, des profils différents émergent. Premièrement, les enfants délinquants incapables de maintenir des relations sociales (c.-à-d. qu'ils sont non socialisés) tendent à être plus agressifs et à avoir un pronostic plus pauvre que des enfants délinquants socialisés. Les délinquants non socialisés tendent aussi à répondre moins bien au traitement et à présenter certaines particularités biologiques comparativement aux délinquants socialisés (Henn, Bardwell & Jenkins, 1980; Quay, 1987b; Rogeness, Javors & Pliszka, 1992; Schmidt, Solant & Bridger, 1985). Deuxièmement, les enfants délinquants peu anxieux, comparativement aux enfants délinquants anxieux, défient davantage les règles sociales. Aussi, ces premiers répondent moins bien au traitement et présentent différentes particularités neurologiques (McBurnett et al., 1991; Quay & Love, 1977; Walker et al., 1991).

      Frick et ses associés (Frick et al., 1994) ont tenté de tester un modèle de psychopathie auprès d'enfants. À cette fin, ils ont recruté 92 enfants âgés de 6 à 13 ans (m = 8,5 - 7,5 ans) dans deux centres de services psychologiques. Ce groupe se compose surtout de garçons (81% - 89%) de race blanche (82% - 85%) provenant de familles de classes socioéconomiques diversifiées. Les analyses factorielles dégagent deux dimensions d'une mesure de psychopathie adaptée pour les enfants ("impulsivité/problèmes des conduites" [I/PC] et "insensibilité/affect superficiel" [I/AS]) (Frick & Hare, sous-presse cité dans Frick et al., 1994) semblables à celles retrouvées chez les adultes (Harpur et al., 1989). Les dimensions identifiées ont des corrélats uniques: le facteur "I/PC" corrèle positivement avec des mesures traditionnelles de troubles des conduites et le nombre de symptômes de troubles des conduites; le facteur "I/AS" corrèle positivement avec la recherche de sensation et négativement avec l'anxiété.

      Des versions anglaise (Forth, Kosson & Hare, 1996) et française (Toupin et al., 1994) du PCL-R pour adolescents ont été développées et validées. En dehors du réajustement de certains critères, ces versions (PCL-YV: Psychopathy CheckList, Youth Version) ressemblent aux versions pour adultes tant au plan de la procédure, de la composition de l'échelle que des propriétés psychométriques. Les informations relatives à ces versions sont présentées plus en détail dans la section méthodologie.

      La psychopathie étant identifiable précocément, nous pouvons nous interroger sur les facteurs juvéniles qui prédisent ce trouble. Bien que des hypothèses neurologiques et physiologiques aient été avancées pour expliquer la présence de psychopathie, la contribution environnementale ne peut être exclue. Les hypothèses d'une contribution environnementale ont, quant à elles, fait l'objet de peu d'études empiriques, particulièrement en ce qui a trait à l'influence du milieu familial. La présentation des quelques études relevées suit.


Facteurs familiaux et psychopathie

      Certains cliniciens et chercheurs soutiennent que l'apparition de la psychopathie est liée à des facteurs sociaux et environnementaux défavorables (Weiner, 1992). Cependant, les résultats d'une étude sur les relations entre les antécédents familiaux et la criminalité précoce chez les psychopathes appuient peu ces présomptions (DeVita, Forth & Hare, 1990) 1  . Dans cette étude de 215 contrevenants adultes, le diagnostic de psychopathie n'est pas lié à des antécédents familiaux défavorables. Cependant, bien que non associée à la variable globale d'antécédents familiaux, la psychopathie est positivement et significativement corrélée au manque de supervision parentale et au rejet par le père (DeVita et al., 1990). En outre, des antécédents familiaux désavantageux sont associés à l'émergence de la criminalité chez les non psychopathes, mais pas chez les psychopathes. Par exemple, l'âge moyen du premier contact formel avec le système judiciaire est d'environ 15 ans pour les non psychopathes ayant des antécédents familiaux défavorables. Il est d'environ 22 ans pour les non psychopathes ayant des antécédents familiaux favorables. Pour les psychopathes, l'âge moyen du premier contact est d'environ 12 ans pour ceux qui ont des antécédents défavorables et de 13 ans pour ceux qui ont des antécédents favorables. Dans l'interprétation de ces résultats, il faut, cependant, tenir compte de la nature rétrospective des données. Des biais causés par l'oubli ou par la reconstruction mnémonique affectent peut-être les résultats.

      Menée auprès d'enfants, l'étude de Frick et al. (1994) indique qu'une histoire d'arrestation paternelle est associée au groupe d'enfants à conduites psychopathiques. Dans une publication récente (Christian, Frick, Hill, Tyler & Frazer, 1997), ce groupe d'enfants se distingue par rapport à deux groupes d'enfants quant à la prévalence du trouble de la personnalité antisociale chez les pères. Un des groupes de comparaison présente des caractéristiques d'indifférence et d'affect superficiel, et l'autre est un groupe clinique témoin. Toutefois, cette prévalence de trouble de la personnalité antisociale chez les pères ne tend qu'à différer entre le groupe d'enfants à conduites psychopathiques et un groupe d'enfants à conduites impulsives. 2  Le nombre réduit de pères qui manifestent ce trouble peut, en partie, être responsable du manque de distinction entre ces deux groupes d'enfants. Notons, cependant, que la composante liée à un style de vie délinquant chez ces deux groupes est d'une gravité comparable. La mise en relation de cette variable paternelle avec les conduites psychopathiques de l'enfant est intéressante, mais néglige d'autres aspects familiaux tout autant, sinon plus importants.

      C'est chez deux groupes d'adolescents que Burke et Forth (1996) explorent les liens des antécédents familiaux défavorables 3  avec la psychopathie. Un groupe se compose de 106 jeunes qui séjournent dans des institutions de réadaptation et l'autre, de 50 jeunes de la communauté. La psychopathie est évaluée à l'aide du PCL-YV (Psychopathy Checklist-Youth Version) (Forth, Kosson & Hare, 1996). Tout comme pour le PCL-R, cet instrument produit une cote totale de psychopathie qui regroupe les cotes de deux facteurs, l'un faisant référence aux traits d'égocentrisme et d'insensibilité (facteur 1), et l'autre, au style de vie antisociale (facteur 2). Selon les données de l'étude, les pupilles du tribunal obtiennent une cote totale de psychopathie plus élevée et ont plus d'antécédents familiaux défavorables que les jeunes de la communauté. La composante psychopathique du style de vie antisociale apparaît plus associée que la composante d'égocentrisme et d'insensibilité à l'ensemble des antécédents familiaux défavorables. Bien que plus prononcée chez les jeunes de la communauté, ce lien spécifique ressort dans les deux échantillons. Selon Hare (1993), la composante d'égocentrisme et d'insensibilité de la psychopathie est davantage liée au tempéramment et est donc génétiquement déterminée alors que la composante du style de vie antisocial de la psychopathie a une étiologie davantage soumise aux influences environnementales.

      En résumé, quelques études laissent croire à un lien entre les variables familiales et la psychopathie. Or, l'exploration de l'apport parental dans le développement de la psychopathie n'est, à ce jour, qu'embryonnaire et d'un appui inconsistant. C'est donc dans les études sur la délinquance et les troubles des conduites que les appuis à l'hypothèse de l'influence parentale au développement de la psychopathie sont puisés. Ces études sont rapportées dans la section suivante.


L'influence parentale sur la délinquance

      Nombre de courants théoriques sociologiques (Miller, 1958; Reiss & Tonry, 1986; Sutherland & Cressey, 1978) et psychologiques (Bandura, 1977; Berkowitz, 1962; Doren, 1987; Eysenck, 1964; Hare, 1970; Howard, 1986; Moffitt, 1993b; Patterson, 1986; Patterson, DeParyshe & Ramsey, 1989; Quay, 1993; Sarason, 1978; Trasler, 1973; Ury, 1990, pour une revue de la documentation; Watters, Posada, Crowell & Lay, 1993) suggèrent que la délinquance est acquise, et que cette acquisition se fait particulièrement à travers l'influence d'un entourage proche et dominant. Parmi les facteurs de cet environnement, les parents apparaissent être l'autorité première à qui revient la responsabilité de guider le développement cognitif, affectif et comportemental de leurs enfants. Les parents offriraient une contribution non négligeable à l'adoption et au maintien de la délinquance chez l'enfant. Bien que les personnes puissent avoir un tempérament génétiquement ou neurologiquement déterminé, il semble que les variables relatives à la relation parent-enfant aient un effet déterminant dans la diminution ou l'exacerbation des tendances illicites du jeune.

      L'hypothèse des liens directs ou indirects entre une série de variables familiales et la délinquance est appuyée par les résultats de nombreuses études. Les variables familiales les plus fortement associées à la délinquance juvénile ont trait à la relation parent-adolescent. De ces variables, deux dimensions semblent se démarquer (Hoge, Andrews & Leschied, 1994). Une première réfère aux méthodes structurantes de la relation. Celles-ci sont représentées par les variables des pratiques éducatives telles que la supervision, les sanctions et les règles. La deuxième dimension réfère à la dynamique de la relation, c'est-à-dire son aspect qualitatif. Elle est le plus souvent représentée par des variables telles que la communication, l'attachement, l'affection, l'acceptation, le soutien, le rejet, l'hostilité et le contrôle. Ces dimensions de la relation parent-adolescent lieraient le profil psychologique des parents à la délinquance du jeune.

      Quant à la délinquance, il importe de rappeler que sa définition peut différer d'une étude à l'autre rendant parfois difficile les comparaisons entre les études. Là où l'écart peut être le plus important est lorsque l'on tente de comparer les données sur la délinquance révélée à celles sur la délinquance officielle. La délinquance révélée (aussi appelée cachée par Fréchette et Le Blanc, 1987) est un phénomène quasi universel (Le Blanc & Fréchette, 1989). Il semble que cet épiphénomène fasse partie d'un processus normal de socialisation. À travers ce processus, le jeune s'engage dans une série d'essais et d'erreurs qui ont pour effet de le former aux exigences prosociales du monde adulte vers lequel il évolue. Cette délinquance, généralement transitoire, est moins susceptible que la délinquance officielle de s'associer à des dispositions personnelles annonciatrices d'une délinquance grave et persistante. Notons aussi que la délinquance des adolescents conventionnels est généralement mineure (Fréchette & Le Blanc, 1987), passible de réprimandes, mais donnant moins lieu à des poursuites judiciaires.

      Dans une première sous-section, nous recensons les études sur les liens entre les pratiques éducatives et la délinquance. Une seconde sous-section porte sur la qualité de la relation parent-adolescent en lien avec la délinquance et les troubles des conduites. Ces deux dernières conditions sont mises en relation avec le profil psychologique des parents dans une troisième sous-section.


Pratiques éducatives parentales et délinquance

      Les liens entre les pratiques éducatives des parents et la délinquance juvénile ont été maintes fois établis. Les pratiques éducatives les plus représentatives de ce qui est empiriquement exploré à travers la documentation et qui s'associent à la délinquance sont la supervision déficiente (Cernkovich & Giordano, 1987; Forgatch & Stoolmiller, 1994; Kolvin et al., 1988; Laub & Sampson, 1988; Loeber & Dishion, 1984; Patterson & Dishion, 1985; Patterson & Stouthamer-Loeber, 1984), la discipline sévère et inconstante (Cernkovich & Giordano, 1987; Krohn et al., 1992; Laub & Sampson, 1988; Lempers, Clark-Lempers & Simons, 1989; Patterson & Stouthamer-Loeber, 1984; Rankin & Wells, 1990) et les règles mal établies ou absentes (Hill & Atkinson, 1988).

      Bien que le concept à la base de chacune de ces pratiques soit relativement le même à travers les études, la définition de celles-ci et les énoncés qui les mesurent peuvent différer d'une étude à l'autre. Il est, cependant, possible d'énoncer une définition représentative de chacune de ces pratiques telles que conceptualisées dans la documentation. La notion de supervision se résume par la connaissance de la part des parents des va-et-vient et des fréquentations du jeune. La discipline se définit par l'intensité et la fréquence des réactions physiques ou non physiques de désapprobation parentale face aux comportements inappropriés de l'enfant. Les règles familiales sont des critères établis de conduites à l'intérieur et à l'extérieur du foyer.

      Un certain nombre d'études a porté sur la délinquance révélée. Ces études mettent en évidence l'importance d'une supervision et d'une discipline parentale constantes, et l'établissement de règles de conduite au foyer pour une implication délinquante moindre du jeune (Cernkovich & Giordano, 1987; Hill & Atkinson, 1988; Hoge, Andrews & Leschied, 1994; Laub & Sampson, 1988; Patterson & Dishion, 1985; Patterson & Stouthamer-Loeber, 1984). Ces études portent sur des échantillons considérables de participant(e)s majoritairement adolescent(e)s. Cependant, Rankin et Wells (1990) ne parviennent pas à détecter un effet de la supervision sur la délinquance révélée chez un groupe de 1886 adolescents de 15-16 ans. Rappelons que la délinquance révélée est presqu'universelle, légère et transitoire. Dans ce cas, il est possible que les mesures des pratiques parentales ne soient pas suffisamment fines pour que des effets soient détectés à tout coup sur la délinquance. Toutefois, Rankin et Wells (1990) détectent un effet de la discipline. Quelques études font remarquer que le manque de supervision et la présence de discipline sévère et irrégulière s'associent à la délinquance tant révélée qu'officielle (Patterson & Dishion, 1985; Krohn et al., 1992; Sampson & Laub, 1994). Les participants à ces études sont des adolescent(e)s provenant de la population générale ou recrutés par l'entremise de ressources judiciaires. La gravité des perturbations dans les pratiques éducatives peut différer selon le degré d'implication délinquante.

      Un certain nombre d'études ont porté sur les variables familiales et la délinquance juvénile officielle. Elles ont révélé des liens importants entre cette dernière et les pratiques éducatives parentales (Hoge et al., 1994; Kolvin et al., 1988; Laub & Sampson, 1988; Veneziano & Veneziano, 1992). Ces deux derniers ont trouvé que les parents des délinquants judiciarisés établissent des règles et des procédures, mais ils ont de la difficulté à les imposer à leurs enfants. Selon Rutter et Giller (1983), ceci serait attribuable à une supervision et une discipline inefficaces. Hoge et al. (1994) ont démontré qu'une dimension réunissant les variables d'un manque de supervision et de discipline s'associe à la délinquance officielle d'adolescents.

      Les pratiques éducatives semblent aussi pouvoir distinguer entre les délinquants judiciarisés plus sérieusement impliqués et ceux qui le sont moins. Laub et Sampson (1988) mettent en évidence que le manque de supervision maternelle et la discipline parentale irrégulière et abusive sont parmi les variables de prédiction les plus importantes de la délinquance grave et persistante. L'étude de Patterson et Dishion (1985) appuie une partie de ces données. La supervision parentale différencie les contrevenants modérés des contrevenants dangereux et persistants.

      Jusqu'à maintenant, il apparaît clair que le manque de supervision, de discipline et de règles de conduite au sein de la famille s'associent à la délinquance révélée et officielle. Ces variables permettent aussi de distinguer les délinquants plus criminellement impliqués de ceux qui le sont moins. Cependant, le degré d'implication criminelle ne permet pas de juger des traits de personnalité susceptibles de s'associer à une telle implication.

      Peu d'études ont porté sur les liens entre les variables de la relation parent-adolescent et des traits de personnalité chez l'adolescent susceptibles de s'associer à la délinquance. Parmi celles-ci, Simons et ses associés (1991) démontrent que le lien des pratiques éducatives à la délinquance est médiatisé par le style contraignant (c.-à-d. opposition, égoïsme, taquinerie, brutalité, vantardise, bagarre, irresponsabilité) de l'adolescent. Une autre étude décèle un lien entre les pratiques éducatives médiocres et l'attitude antisociale (c.-à-d. attitude non conventionnelle, délinquante, de dureté et de défiance, rejet de l'aide) de l'adolescent. Cette attitude s'associe à la délinquance chez ce dernier (Hoge et al., 1994). Seules ces deux études examinent et établissent un lien entre les pratiques éducatives et des traits psychologiques liés à la délinquance. Dans d'autres études relatives aux traits psychologiques des délinquants, les chercheurs choisissent d'examiner la composante qualitative de la relation parent-adolescent. Ces études sont présentées dans ce qui suit.


Qualité de la relation parent-adolescent et délinquance

      Parmi les variables de la qualité de la relation parent-adolescent retrouvées dans la documentation sur la délinquance, celles qui apparaissent les plus fréquemment étudiées et les plus représentatives sont la communication, le contrôle, l'affection et le rejet. Ces deux dernières sont souvent regroupées sous la variable d'attachement. Bien que les définitions de celles-ci divergent à travers les études, le concept de base reste relativement le même. La communication parent-adolescent s'apparente au partage de pensées et de sentiments personnels, de même que la discussion d'activités et de projets d'avenir. L'affection est le sentiment d'une émotion chaleureuse. Le rejet peut être perçu par l'absence d'attention affectueuse ou par une attitude ouvertement hostile. L'attachement est un lien émotif chaleureux entre l'enfant et le parent manifesté par l'appréciation de la proximité de l'autre et un désir de lui ressembler. Tel que Veneziano et Veneziano (1992) le définissent, le contrôle est la portée avec laquelle les parents utilisent les règles et les procédures pour guider la vie familiale.

      Plusieurs études identifient des liens entre la qualité médiocre des relations parent-adolescent et la délinquance révélée ou officielle chez les adolescents: le manque de communication verbale ou non verbale (Blaske, Borduin, Henggeler & Mann, 1989; Cernkovich & Giordano, 1987; Hill & Atkinson, 1988; Lempers & Clark-Lempers, 1990; Rankin & Wells, 1990), le manque d'attachement (Johnson, 1987; Johnson & Krech, 1987; Junger-Tas, 1992; Krohn et al., 1992; Laub & Sampson, 1988; Rankin & Wells, 1990; Sampson & Laub, 1994; Towberman, 1994), le manque d'attention affectueuse et de contrôle (Mak, 1994; Pedersen, 1994; Rowe & Flannery, 1994; Veneziano & Veneziano, 1992), le rejet parental (Conger et al., 1994; Loeber & Dishion, 1984; Simons, Robertson & Downs, 1989) et le peu d'activités communes (Krohn et al., 1992).

      Selon Veneziano et Veneziano (1992), dans les familles où les liens d'attachement sont plus fragiles et la communication défaillante, la difficulté des parents à contrôler leurs adolescents s'associe à la délinquance chez ces derniers.

      Quelques chercheurs ont étudié les liens qui peuvent exister entre la qualité de la relation parent-adolescent et différentes catégories de délinquance dont celle se distinguant par la violence des gestes délinquants. La violence de ceux-ci est, d'ailleurs, un indice de persistance de la délinquance. Elle s'associe à des variables telles que la communication négative parent-adolescent et le manque de soutien parental (Heaven, 1994; Salts, Lindholm, Goddard & Duncan, 1995).

      Une autre approche qui favorise la distinction entre les délinquants temporaires et les délinquants persistants est celle préconisée par le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, American Psychiatric Association [APA], 1980, 1987, 1994) dans la définition des troubles des conduites. Cette approche consiste à retenir pour définition de la délinquance un ensemble de conduites relativement stables dans le temps (Robins & Ratcliff, 1979). Une étude menée auprès de 935 adolescent(e)s de 15 ans, référé(e)s en clinique, montre qu'un faible attachement parent-adolescent est lié à une plus grande sévérité des troubles des conduites (Raja, McGee & Stanton, 1992). Rey et Plapp (1990) ont trouvé que les adolescent(e)s avec troubles des conduites perçoivent leurs parents moins affectueux et d'un niveau de contrôle injustifié.

      Ainsi, la violence dans la délinquance et les troubles des conduites peuvent réfléter une plus ou moins grande persistance de la délinquance. Néanmoins, ils demeurent des indices superficiels de cette persistance comparativement aux traits de personnalité.

      À ce sujet, Feldman et Weinberger (1994) ont tenté de vérifier l'hypothèse selon laquelle une composante de la personnalité peut agir comme variable intermédiaire entre les facteurs familiaux et l'implication délinquante. La composante de la personnalité que Feldman et Weinberger ont choisi d'étudier est celle de l'autocontrôle. Ils définissent ce concept par une capacité d'inhiber les désirs personnels immédiats afin de favoriser l'atteinte de buts à long terme et de maintenir des relations positives avec l'entourage. Feldman et Weinberger ont mené leur étude auprès de 108 garçons âgés de 11-12 ans et de leurs parents (96 mères et 76 pères). Les résultats indiquent que la capacité d'autocontrôle du garçon sert de variable intermédiaire entre, d'une part, les variables de discipline et de rejet parental et, d'autre part, l'implication délinquante de l'adolescent. La relation parent-adolescent ne joue pas un rôle identifiable dans la prédiction de la délinquance du garçon, une fois que les habiletés d'autocontrôle de ce dernier sont contrôlées statistiquement. La caractéristique d'autocontrôle mesurée dans l'étude de Feldman et Weinberger (1994) s'apparente à un des traits de la personnalité psychopathe. Nous sommes alors tentés de penser possible que les autres traits de la psychopathie s'associant à la faible maîtrise de soi puissent également être modulés par les caractéristiques de la relation parent-adolescent. Il faut, cependant, noter que ce trait se lie à la composante psychopathique du style de vie antisocial laquelle serait davantage soumise aux influences environnementales que la composante d'égocentrisme et d'insensibilité selon Hare (1993).

      En résumé, nous avons vu que les variables de la qualité de la relation parent-adolescent distinguent entre les délinquants et les non délinquants. Cependant, les traits de la personnalité des adolescents délinquants semblent influencer cette distinction. En outre, un certain nombre d'études sur les troubles des conduites d'adolescents révèlent que la médiocrité de la qualité de la relation avec les parents peut prendre source dans la santé mentale précaire de ces derniers (Conrad & Hammen, 1989). C'est ce dont il est question dans la section qui suit.


Profil psychologique des parents et délinquance

      La santé mentale précaire ou des tendances délinquantes durables chez les parents peuvent affecter les pratiques éducatives et la qualité de la relation parent-adolescent en les rendant inconstantes et abusives ou négligentes (Hetherington & Martin, 1986). Comme plusieurs études tendent à le démontrer (Conger et al., 1994; Forgatch & Stoolmiller, 1994; Laub & Sampson, 1988; Le Blanc & Ouimet, 1988; Sampson & Laub, 1994), les variables de la relation parent-adolescent peuvent être, dans ce cas, l'intermédiaire entre le profil psychologique des parents, et le développement et le maintien d'attitudes et de conduites délinquantes. Ces liens sont particulièrement explorés dans les études sur les troubles des conduites (Conrad & Hammen, 1989; Fauber, Forehand, Thomas & Wierson, 1990; Forehand, Thomas, Wierson, Brody & Fauber, 1990; Hammen, Adrian, Gordon, Burge, Jaenicke & Hiroto, 1987; Schaughency & Lahey, 1985).

      Une étude de Conrad et Hammen (1989) révèle que les mères dépressives font plus de commentaires négatifs à leur enfant présentant des troubles des conduites que les mères non dépressives. Cependant, la proportion des remarques positives de la mère à l'enfant ne diffère pas entre les groupes. La dépression de la mère semble affecter ses perceptions des conduites de l'enfant. De ceci, il peut en découler des pratiques parentales néfastes pour l'enfant. Selon Lee et Gotlib (1989), la dépression peut diminuer la réceptivité du parent vis-à-vis l'enfant, générer des sentiments de rejet chez ce dernier et ainsi affaiblir les liens d'attachement parent-enfant.

      D'autres études révèlent que l'antisocialité des parents s'associe ou prédit la présence des troubles des conduites chez l'adolescent (Lahey et al., 1995; Loeber, Keenan, Lahey, Green & Thomas, 1993; Robins, 1966; Stewart, DeBlois & Cummings, 1980; Velez, Johnson & Cohen, 1989). L'antisocialité des parents non seulement s'associe à la présence des troubles des conduites chez le jeune, mais prédit aussi leur persistance jusqu'à l'adolescence et l'âge adulte selon les résultats d'études longitudinales rétrospectives et prospectives (Lahey et al., 1995; Robins, 1966; Robins & Ratcliff, 1979).

      La thèse du rapport indirect entre l'instabilité ou l'antisocialité parentale et la délinquance du jeune n'exclut pas celle d'une influence directe par un processus d'imitation ou par une vulnérabilité héréditaire. Cette idée d'une influence directe est inspirée des résultats de quelques études, dont une étude prospective menée auprès de 411 garçons de la population générale. Il ressort de cette étude que la criminalité des parents prédit une part encore plus importante de la délinquance officielle chez des adolescents que des variables de la relation parent-adolescent (Farrington, Loeber & Van Kammen, 1990). D'ailleurs, Forehand et al. (1990) dénotent que les troubles des conduites des adolescents sont directement liés à la dépression de la mère.

      En somme, le profil psychologique des parents, dont la dépression chez la mère et l'antisocialité chez le père, s'associe à la délinquance juvénile. Ces liens sont directs par un effet de modelage ou d'une vulnérabilité héréditaire, ou indirects à travers l'altération de la qualité de la relation parent-adolescent et des pratiques parentales. Cependant, seules les études de Frick et al. (1994) et de Christian et al. (1997) ont exploré et mis en évidence la présence d'un lien entre la psychopathie juvénile et des composantes parentales. Celles-ci sont une histoire d'arrestation ou la personnalité antisociale chez le père. Il convient donc de répéter cette exploration. Il importe aussi d'approfondir les explorations relatives aux variables de la relation parent-adolescent. Les études à ce sujet sont embryonnaires et d'appuis inconsistants (Burke & Forth, 1996; DeVita et al., 1990). Pour ces raisons, c'est dans les études ayant fait cette exploration auprès de jeunes délinquants ou avec des troubles des conduites que les hypothèses trouvent leur appui. Toutefois, peu d'études concilient les variables relatives à la relation parent-adolescent et le profil psychologique des parents. D'autres avantages de la présente étude sont l'usage d'instruments de mesure des variables de la relation parent-adolescent préalablement validés auprès d'échantillons québécois délinquants et non délinquants, et la mesure du profil psychologique établie directement auprès des personnes concernées. Avant de présenter les hypothèses, il convient de noter que les variables de la relation parent-adolescent et leur lien avec la délinquance peuvent être affecté par une série d'autres variables. Ces variables sont à surveiller.


Variables à surveiller

      Un ensemble de caractéristiques personnelles ou sociodémographiques peuvent influencer les liens entre la délinquance et les variables familiales.

      Nombre de travaux dénotent une évolution dans les relations parent-adolescent au cours de l'adolescence (De Luccie & Davis, 1990; Montemayor & Brownlee, 1987; Newman, 1989). Avec l'âge, l'adolescent acquiert un plus haut degré d'autonomie (Newman, 1989) et passe moins de temps avec ses parents (Montemayer & Brownlee, 1987). Il est davantage encouragé à prendre ses propres décisions à 17 ans qu'à 14 ans (Newman, 1989). Il se voit donc dans une moindre mesure obligé d'obéir aux règles établies par les parents auxquelles il est, d'ailleurs, plus susceptible de désobéir. À 17 ans, l'adolescent est moins confiant en l'amour de ses parents à son endroit (Newman, 1989).

      Un certain nombre d'études rapportent que les filles sont traitées différemment des garçons par les parents. Cette différence d'interaction mène à des issues dissemblables en terme de délinquance (Cernkovich & Giordano, 1987; De Luccie & Davis, 1990; Élie & Hould, 1992; Hoge et al., 1994; Johnson, 1987; Le Blanc & Ouimet, 1988; Lempers & Clark-Lempers, 1990; Montemayor & Brownlee, 1987; Newman, 1989). Par exemple, dans l'étude de Cernkovich et Giordano (1987), les adolescentes sont sujettes à plus de supervision parentale que les adolescents. Elles sont, aussi, plus susceptibles que ces derniers de s'engager dans des communications intimes (ex.: sentiments) et instrumentales (ex.: projets d'avenir). Les variables de la relation parent-adolescent les plus importantes pour prédire la délinquance chez les garçons sont le manque de supervision et de communication instrumentale et intime. Chez les filles, ce sont le manque d'acceptation parentale de l'adolescente dans ce qu'elle est, les conflits, le manque de communication instrumentale et la désapprobation parentale des pairs.

      Cernkovich et Giordano (1987) remarquent un effet d'interaction du sexe du jeune avec la composition parentale dans les relations parent-adolescent. Par exemple, les adolescents de familles monoparentales rapportent moins de supervision que les adolescentes de ce type de familles et que les adolescent(e)s de familles biparentales intactes ou reconstituées. L'influence de la composition parentale dans les relations parent-adolescent est également identifiée dans d'autres travaux (ex.: Fauber et al., 1990).

      En accord avec les données d'autres études (Salt et al., 1995; Montemayer & Brownlee, 1987; Sampson & Laub, 1994), Cernkovich et Giordano (1987) démontrent que les relations parents-adolescent peuvent différer selon la race. Les adolescents de couleur perçoivent plus d'acceptation et de supervision parentale, et moins de conflits avec les parents que les adolescents de race blanche.

      Un certain nombre d'études rapportent des différences dans les relations parent-adolescent selon que les familles sont de statut socioéconomique avantagé ou désavantagé (Conger et al., 1994; Forgatch & Stoolmiller, 1994; Le Blanc & Ouimet, 1988; Lempers & Clark-Lempers, 1990; Sampson & Laub, 1994). Par exemple, les parents en situation financière désavantagée supervisent moins efficacement leur adolescent (Forgatch & Stoolmiller, 1994; Sampson & Laub, 1994). Cependant, le fait d'avoir une mère qui travaille à l'extérieur affecte aussi la supervision et s'associe à la délinquance chez l'adolescent. Selon l'étude de Conger et al. (1994), les conflits financiers générés par des conditions économiques défavorables affectent les problèmes développementaux de l'adolescent à travers l'hostilité parentale. Celle-ci augmente directement le risque de symptômes de troubles mentaux ou des conduites chez l'adolescent.

      Finalement, nous savons que l'éducation a pour effet de transformer les perceptions et les cognitions des individus. Pour cette raison, nous pensons que des adolescents d'un niveau de scolarité plus avancé peuvent faire état de relations parent-adolescent différentes comparativement à des adolescents du même âge, mais moins scolarisés.

      Bref, les variables d'âge, de niveau de scolarité et de race chez l'adolescent, la composition parentale et le statut socioéconomique familial jugé par le revenu ou l'emploi occupé par les parents peuvent affecter les résultats principaux de l'étude. Ces variables feront donc l'objet d'un contrôle statistique afin d'assurer l'équivalence entre les deux groupes de contrevenants.


Objectifs et Hypothèses

      Parmi les adultes délinquants, il existe un sous-groupe d'individus dont l'implication illicite persistante s'associe à un ensemble de traits de personnalité. Actuellement, l'opérationnalisation de ces traits la plus prometteuse est celle de Robert D. Hare (1991) avec son échelle de psychopathie. Des versions pour enfants (Frick et al., 1994) et adolescents (Forth et al., 1996; Toupin et al., 1994) validées confirment qu'il est possible d'identifier la psychopathie avant l'âge adulte.

      Par ailleurs, nombre d'études mettent en évidence que le milieu familial apporte une contribution non négligeable à l'explication de la délinquance chez les jeunes. Les variables familiales qui ressortent de la documentation sur la délinquance ont trait aux dimensions éducatives (c.-à-d. supervision, discipline, règles) et qualitatives (c.-à-d. communication, activités familiales, affection, rejet, contrôle) de la relation parent-adolescent. Ces dimensions peuvent être passablement affectées par le profil psychologique des parents (ex.: dépression de la mère et délinquance du père). Tout comme ces variables peuvent distinguer entre les délinquants sérieux et persistants et les délinquants temporaires, nous pensons qu'elles peuvent discriminer entre les adolescents psychopathes et les adolescents non psychopathes. Or, très peu d'études ont exploré la psychopathie juvénile et les variables familiales associées.

      La présente étude a pour but d'explorer transversalement les liens entre, d'une part, des variables caractérisant la relation parent-adolescent et le profil psychologique des parents 4  et, d'autre part, la présence de psychopathie chez des contrevenants juvéniles. Le relevé de la documentation traitant de la psychopathie, de la délinquance, des troubles des conduites et des facteurs familiaux associés permet la formulation de quatre hypothèses:

  1. Les contrevenants psychopathes entretiennent une relation
    parent-adolescent moins positive que les contrevenants non psychopathes.
  2. Les mères des contrevenants psychopathes ont un plus grand nombre de symptômes de troubles mentaux que celles des non psychopathes.
  3. Les pères des contrevenants psychopathes ont plus de traits antisociaux ou psychopathiques que les pères des non psychopathes.
  4. Le nombre de symptômes de troubles mentaux chez les mères et de traits antisociaux ou psychopathiques chez les pères s'associe à de moins bonnes relations parent-adolescent.

      En analyse secondaire, la spécificité des liens entre les variables familiales étudiées et l'une des deux composantes de la psychopathie sera explorée.


MÉTHODOLOGIE


Participants


Participation des adolescents

      Au total, 116 jeunes, âgés de 14 à 17 ans, en attente de procès pour au moins une accusation de délit violent tel que l'homicide, la tentative de meurtre, les voies de fait, le vol qualifié, l'agression sexuelle, l'agression armée et la possession d'arme, ont été recrutés dans un centre jeunesse. Trois de ces sujets ont été éliminés de l'étude suivant leur acquittement du délit-cible. Des 113 sujets restants, sept (6,2%) ont refusé de participer dès la première entrevue 5  . Parmi les 106 (93,8%) participants à la première entrevue, 38 (35,8%), 42 (39,6%) et 26 (24,5%) ont respectivement été diagnostiqués non psychopathes, mixtes et psychopathes. Les contrevenants de la catégorie des mixtes ont été éliminés de la présente étude en conformité avec des études portant sur la psychopathie telle qu'évaluée par le PCL-R (Hare et al., 1990; Hart & Hare, 1989; Hart et al., 1988). Des deux autres groupes, un psychopathe (0,9%) a refusé de participer à la seconde entrevue et trois (2,7%) non psychopathes ont été libérés ou transférés dans un autre centre jeunesse avant la deuxième entrevue. Sur une possibilité de 64 sujets, 60 (93,8%) ont donc participé à la deuxième entrevue, soit 35 non psychopathes (92,1% des non psychopathes) et 25 psychopathes (96,2% des psychopathes).


Caractéristiques sociodémographiques des groupes de contrevenants et de leurs parents selon les contrevenants

      Les contrevenants

      Les caractéristiques cliniques et sociodémographiques des contrevenants sont présentées au tableau 1. Le questionnaire sociodémographique a permis de recueillir les informations concernant l'âge, la race et le niveau de scolarité des contrevenants, la composition parentale actuelle, et la race, l'âge, l'occupation, le type d'emploi et le niveau de scolarité de la mère et du père. Les trois quarts des contrevenants de chaque groupe n'ont pas complété un secondaire III malgré un âge moyen dépassant 16? ans. Environ la moitié sont de race noire (d'origine haïtienne) et proviennent d'une famille biparentale (surtout reconstituée). Les groupes de contrevenants se distinguent significativement sur la cote totale au PCL-YV (t(57,7) = 25,4, p < .001), et la cote des facteurs 1 (t(57,9) = 13,0, p < .001) et 2 (t(57,4) = 12,7, p < .001) du PCL-YV. Un test T ne révèle pas de différence d'âge (t(58) = 0,48, p > .05). Des khi-carré appuient l'équivalence des groupes sur le niveau de scolarité (X?(3, n = 60) = 0,19, p > .05), la race 6  (X?(2, n = 60) = 2,26, p > .05) et la composition parentale (X?(1, n = 55) = 0,22, p > .05).

      

Tableau 1 - Caractéristiques cliniques et sociodémographiques des groupes de contrevenants selon ceux-ci

      Les mères

      Le tableau 2 présente les caractéristiques sociodémographiques des mères significatives 7  , biologiques ou non, des deux groupes de contrevenants telles que rapportées par ceux-ci. L'âge moyen de celles-ci se situe au début de la quarantaine. Chez les mères des non psychopathes, près des deux tiers travaillent et la quasi totalité exercent ou, lorsqu'elles travaillaient, exercaient un métier. Un peu plus du tiers des contrevenants non psychopathes ne connaissent pas le niveau complété de scolarité de la mère. Ceux qui pensent le connaître classent à peu près également leur mère comme ayant complété un secondaire II ou V, ou des études post-secondaires.

      Quand aux mères de psychopathes, la moitié travaille, et près des trois quarts pratiquent ou pratiquaient un métier. Le niveau complété de scolarité des mères connu par les contrevenants psychopathes ne dépasse pas le secondaire V pour plus de 75% d'entre elles.

      Il n'y a pas de différence d'âge selon un test T (t(58) = 1,78, p > .05). Les groupes de mères sont comparables en ce qui a trait à l'occupation (X?(1, n = 59) = 0,56 , p > .05), au type d'emploi occupé (X?(1, n = 59) = 3,76, p > .05) et à la scolarité (X?(2, n = 43) = .47, p > .05).

      

Tableau 2 - Caractéristiques sociodémographiques des mères1 telles que rapportées par les contrevenants

      

      1 Le nombre total de mères ne correspond pas au nombre total de contrevenants puisqu'un d'entre eux n'a pas identifié une mère significative.

      2 L'occupation de la mère au moment de l'entrevue.

      3 Le type d'emploi que la mère occupe ou le type du dernier emploi occupé par la mère.

      4 La profession se distingue du métier par la scolarité, le statut, le revenu et l'autonomie décisionnelle plus élevé(e)s.

      5 15 jeunes ne possédaient pas l'information pour répondre à la question.

      Les pères

      Les caractéristiques sociodémographiques des pères significatifs 8  , biologiques ou non, des deux groupes de contrevenants telles que rapportées par ceux-ci sont présentées au tableau 3. L'âge moyen des pères des deux groupes est à peu près de quarante ans. Environ trois quarts des pères travaillent. Près des deux tiers de ceux-ci et de ceux qui travaillaient pratiquent ou pratiquaient un métier. Plusieurs contrevenants ne connaissent pas le niveau complété de scolarité des pères; ceux qui prétendent le connaître le classent comme étant tout au plus d'un cinquième secondaire pour les deux tiers, environ. Les groupes de pères ne diffèrent pas en âge (t(58) = 0,60, p > .05). L'occupation (X?(1, n = 47) = 0,55, p > .05), le type d'emploi (X?(1, n = 48) = 0,38, p > .05) et le niveau de scolarité (X?(2, n = 35) = 0,21, p > .05) sont comparables.

      

Tableau 3 - Caractéristiques sociodémographiques des pères1 telles que rapportées par les contrevenants

      1 Le nombre total de pères ne correspond pas au nombre total de contrevenants puisque quelques-uns d'entre euxn'ont pas identifié un père significatif, alors que d'autres ne possédaient pas l'information pour répondre à la question.

      2 L'occupation du père au moment de l'entrevue.

      3 Le type d'emploi que le père occupe ou le type du dernier emploi occupé par le père.


Participation des parents

      Les mères

      Sur un bassin de 60 mères, la participation de 47 (79,7%) mères a été sollicitée (tableau 4). De celles-ci, 36 (76,6%) ont accepté de participer, ce qui donne un taux de participation de 61%. Les proportions de mères qui ont accepté ou refusé de participer ne diffèrent pas entre les deux groupes (X?(1, n = 47) = 0,04, p > .05). La non sollicitation de 13 (22,0%) mères s'explique par le refus de sept (11,9%) contrevenants de donner le numéro de téléphone de leur mère, l'absence de service téléphonique chez quatre (6,8%) mères et la non identification d'une mère significative par un (1,7%) contrevenant. L'examen du tableau 4 permet de constater que ces proportions sont relativement semblables entre les mères de non psychopathes et les mères de psychopathes.

      

Tableau 4 - Proportions dans la participation et la non participation des mères

      1 Le contrevenant refuse de donner le numéro de téléphone de sa mère.

      Les pères

      Sur une possibilité de 60 pères, la participation de 31 (50,8%) pères a été sollicitée (tableau 5). De ces derniers, 16 (51,6%) ont accepté de participer, ce qui donne un taux de participation de 26,7%. Les proportions de pères qui ont accepté ou refusé de participer ne diffèrent pas entre les deux groupes (X?(1, n = 31) = 0,04, p > .05). La non sollicitation de 29 (48,3%) pères s'explique par le refus de 10 (16,7%) contrevenants de donner le numéro de téléphone du père, l'absence de service téléphonique chez cinq (8,3%) pères, la non identification d'un père significatif par 10 (16,7%) contrevenants, l'absence de réponse lors des appels chez un (1,7%) père et l'éloignement physique de trois (5%) pères. Les données du tableau 5 rendent compte de la similitude de ces proportions entre les pères de non psychopathes et les pères de psychopathes.

      

Tableau 5 - Proportions dans la participation et la non participation des pères

      1 Le contrevenant refuse de donner le numéro de téléphone de son père.


Caractéristiques sociodémographiques des parents participants selon ceux-ci

      Comme les caractéristiques sociodémographiques parentales rapportées par un tiers (soit le contrevenant) peuvent comporter des erreurs, les informations sociodémographiques des parents ont aussi été recueillies auprès de ces derniers. Évidemment, nous disposons de ces données que pour les parents qui ont participé à l'étude.Un questionnaire sociodémographique construit pour les fins de l'étude a permis de recueillir les informations concernant l'âge, la race, l'occupation, le type d'emploi, le niveau de scolarité et le revenu familial des parents.

      Les mères

      Le tableau 6 présente des caractéristiques sociodémographiques des mères participantes. L'âge moyen de ces mères tend vers la mi-quarantaine. La majorité des mères ont un statut maternel biologique. Elles sont, dans plus de 50% des cas, d'origine ethnique étrangère (principalement haïtienne) et en situation de monoparentalité. Plus de la moitié des mères de non psychopathes travaillent, alors que c'est le cas pour deux cinquièmes des mères de psychopathes. Dans les deux groupes, la plupart des mères qui travaillent ou qui ont travaillé pratiquent ou pratiquaient un métier. Une nette majorité des mères ont un niveau de scolarité ne dépassant pas un secondaire V. Dans la plupart des cas, le revenu familial n'atteint pas $25 001.

      

Tableau 6 - Caractéristiques sociodémographiques des mères participantes selon celles-ci

      1 L'occupation de la mère au moment de l'entrevue.

      2 Le type d'emploi que la mère occupe ou le type du dernier emploi occupé par la mère.

      Le test T ne révèle pas de différence d'âge entre ces deux groupes de mères (t(34) = 1,59, p > .05). Les quelques khi-carré qui ont pu être calculés ne dévoilent aucune différence entre ces deux groupes de mères au plan sociodémographique: statut matrimonial (X?(1, n = 36) = 0,05, p > .05) et occupation (X?(1, n = 36) = 1,03, p > .05). Les autres données suggèrent une distribution similaire selon les groupes. Selon ces résultats, il n'y a pas de raison de croire que les mères participantes de contrevenants non psychopathes proviennent d'une population différente au plan sociodémographique de celle des mères de contrevenants psychopathes.

      Les pères

      Les différentes caractéristiques sociodémographiques des pères participants sont rapportées au tableau 7. L'âge moyen des pères est d'environ cinquante ans. Presque la totalité de ces pères ont un statut paternel biologique; plus de la moitié sont de race noire (d'origine haitienne); et environ les trois quarts vivent en couple. Plus de la moitié des pères des non psychopathes travaillent, alors que c'est l'inverse pour les pères de psychopathes. La quasi totalité des pères pratiquent ou pratiquaient un métier, et ont au plus une scolarité complétée de secondaire V. Deux tiers des pères de non psychopathes ont un revenu inférieur à 25 000$ alors que plus de la moitié des pères de psychopathes ont un revenu supérieur à ce même montant. Les données du tableau 7 laissent croire en l'absence de différences significatives entre les groupes de pères.

      Nous avons vu jusqu'à maintenant que 61% des mères et 26,7% des pères ont participé. Les données sociodémographiques des parents telles que rapportées par ceux-ci et par les contrevenants ne diffèrent pas entre les jeunes psychopathes et les autres. Cependant, les données rapportées par une tierce personne peuvent comporter des inexactitudes. Nous avons donc vérifié la concordance entre les données sociodémographiques des parents rapportées par ceux-ci et celles rapportées par les contrevenants. Les données présentées en appendice A nous indiquent que les données rapportées par les contrevenants sont fiables à l'exception du type d'emploi occupé par le père. Suivant cette constatation, nous pouvons nous demander si les parents qui ont participé sont représentatifs de ceux qui n'ont pas participé. C'est ce que nous voyons dans ce qui suit.

      

Tableau 7 - Caractéristiques sociodémographiques des pères participants selon ceux-ci3

      1 L'occupation du père au moment de l'entrevue.

      2 Le type d'emploi que le père occupe ou le type du dernier emploi occupé par le père.

      3 Ces données sont présentées à titre descriptif.


Comparaisons des données sociodémographiques entre les groupes formés selon que les parents ont ou n'ont pas participé

      Les tableaux 8 à 11 (Appendice A) présentent les moyennes et écarts-type ou les fréquences et pourcentages des données sociodémographiques rapportées par les contrevenants. Celles-ci sont distribuées selon la participation ou non des mères et des pères. Les analyses révèlent que les pères participants sont plus âgés et plus nombreux sans travail que les pères qui non participants (tableau 11).

      À l'exception de l'âge et de l'occupation des pères, il n'y a pas de raison de croire que les mères et les pères participant(e)s proviennent d'une population sociodémographiquement différente de celle des mères et des pères non participants. Au plan sociodémographique, les parents participants apparaissent représentatifs des parents non participants.


Comparaisons des variables de la relation parent-adolescent entre les groupes de contrevenants selon que les parents ont ou n'ont pas participé

      Les tableaux 12 à 15 (Appendice A) présentent les moyennes et les écarts-type des variables sur la relation parent-adolescent 9  , distribuées selon que les parents ont ou n'ont pas participé. Ces analyses sont en continuité avec les analyses précédentes qui tentent d'explorer à quel point les données recueillies auprès des parents participants peuvent être représentatives des parents qui n'ont pas participé. Sur les huit variables composant la relation parent-adolescent, seule les sanctions diffèrent entre les groupes de parents. Les contrevenants dont les mères ont participé perçoivent recevoir plus de sanctions que les contrevenants dont les mères n'ont pas participé. Aucune différence n'est observée pour les pères. Outre cette différence dans la relation parent-adolescent, les contrevenants dont les parents ont participé à l'étude entretiennent une relation avec leurs parents comparable à celle des contrevenants dont les parents n'ont pas participé. La relation parent-adolescent chez les parents participants est globalement représentative de celle des parents non participants. Cependant, dans la section discussion, une attention sera apportée à la variable des sanctions qui distingue entre les parents participants et les parents non participants.


Instruments


Les mesures administrées aux contrevenants

      La psychopathie

      La version révisée pour jeunes (PCL-YV: Forth et al., 1990; Forth et al., 1996) de l'Échelle de Psychopathie de Hare (PCL-R: Hare, 1985, 1991) a été utilisée pour évaluer la psychopathie chez les contrevenants. Le matériel d'évaluation de la psychopathie comprend une entrevue semi-structurée construite à partir de suggestions offertes dans le protocole du PCL-YV. Les questions de cette entrevue sont ouvertes et portent sur les différentes sphères de la vie de l'individu (v.g. éducation, travail, objectifs d'avenir, finances, santé mentale, vie familiale, relations interpersonnelles et sexuelles, problèmes liés au contrôle des impulsions, comportements antisociaux à l'enfance et à l'adolescence, accusation actuelle et autres informations). Cette entrevue s'accompagne de 20 énoncés (Appendice B) cotés à l'aide des informations et des impressions reçues en entrevue et des informations recueillies dans les dossiers. Chacun des énoncés du PCL-YV est coté sur une échelle de trois points dont le choix de la cote "0" si l'énoncé ne s'applique pas, de la cote "1" si l'énoncé s'applique plus ou moins, et de la cote "2" si l'énoncé s'applique définitivement. Lorsque l'information est insuffisante pour coter un énoncé, ce dernier est omis et la cote totale, réajustée. La cote totale du PCL-YV peut donc varier entre 0 et 40. Les groupes de non psychopathes, mixtes ou psychopathes sont formés selon des cotes totales respectivement situées entre 0 et 19, 20 et 29, 30 et 40. Des cotes sur 2 facteurs sont aussi obtenues avec cet instrument. Le facteur 1 correspond à des traits d'égocentrisme, d'insensibilité et d'absence de remords; il corrèle positivement avec les troubles de la personnalité narcissique, histrionique et antisociale. Le facteur 2 correspond a un style de vie antisocial et corrèle positivement avec le trouble de la personnalité antisociale.

      Une première tentative de validation du PCL-YV auprès d'une population d'adolescents anglophones a été effectuée par Adelle Forth et ses collègues (Forth et al., 1990). Les données psychométriques de cette version sont semblables à celles de la version adulte: les coefficients de corrélation intraclasse de la fidélité interjuges (ICC; Shrout & Fleiss, 1979) oscillent entre .88 et .94; le coefficient alpha, la corrélation interitems moyenne et la corrélation item-total moyenne corrigée sont, dans l'ordre, .90, .33 et .55. Ces données appuient la fidélité de l'instrument.

      Une tentative de validation du PCL-YV a été faite auprès d'une population de 45 adolescents francophones. Ils étaient âgés de 13 à 17 ans et rencontraient les critères diagnostiques des troubles des conduites (Toupin et al., 1994). Les données psychométriques disponibles pour cette version sont pour plusieurs comparables à celles de la version validée par Forth et ses collègues: l'indice de cohérence interne est de .89; les corrélations entre les énoncés varient entre .36 et .79; la corrélation interitems moyenne est .29; la variance expliquée du facteur 1 est de 36% alors que celle du facteur 2 est de 9,5%; les coefficients alpha des facteurs 1 et 2 sont respectivement de .87 et .71. En terme de validité convergente, le facteur 1 corrèle négativement avec les symptômes d'anxiété (r = -.31), positivement avec l'estime de soi (r = .42) et les troubles des conduites (r = .34). Le facteur 2 corrèle positivement avec les troubles des conduites (r = .43), l'agression (r = .34), la consommation de drogue (r = .35) et les vols graves (r = .32). Les résultats de cette étude sur le facteur 1 sont semblables à ce qui a été obtenu dans les travaux de Hare et ses collègues. Le facteur 2 se distingue de ce qui a été obtenu à travers les études menées auprès d'adultes incarcérés (Coté et al., 1994; Harpur et al., 1988).

      Les accords interjuges des diagnostics du PCL-YV effectués sur 36,9% (n = 38) des contrevenants de la présente étude donne un kappa de .84. Ces accords ont été effectués par la présence d'un second évaluateur indépendant lors des entrevues avec les contrevenants et ce, régulièrement, presque tout au long de la période de recrutement.

      Les pratiques éducatives

      Les pratiques éducatives ont été évaluées à l'aide d'une version antérieure du questionnaire sur la famille du "Manuel sur des mesures de l'adaptation sociale et personnelle pour des adolescents québécois" (MASPAQ) (Le Blanc, 1990; Le Blanc, McDuff & Fréchette, 1994). Les sous-échelles 10  utilisées évaluent la supervision des allées et venues du jeune (2 énoncés, alpha .87), les sanctions disciplinaires (se quereller, crier, culpabiliser, isoler) utilisées par les parents (4 énoncés, alpha .74) et les règles gouvernant les comportements du jeune dans ses activités familiales, scolaires et de loisirs (5 énoncés, alpha .74). La cote totale des sous-échelles s'obtient par la sommation des énoncés qui les composent, lesquels sont cotés sur une échelle de type Likert en quatre ou cinq points. Une cote totale élevée sur chacune de ces sous-échelles signale que la quantité ou la qualité de la variable évaluée augmente.

      D'autres données psychométriques concernant le questionnaire sur la famille ont trait aux validités convergente et discriminante (Le Blanc et al., 1994). Les variables de la relation parent-adolescent voisinent de près, avec une corrélation moyenne de .28, les formes spécifiques d'activités délinquantes (agression, vandalisme, petit vol et vol grave) et de troubles de comportement (usage de drogues illicites, promiscuité sexuelle, rébellion familiale et rébellion scolaire), l'adhésion de l'adolescent au système normatif conventionnel (adhésion aux normes, respect des personnes en autorité et perception des risques d'arrestation) et l'expérience scolaire (attachement au professeur, engagement face à l'éducation, investissement, malaise et sanctions). La quasi totalité des échelles discriminent selon le niveau de l'activité délictueuse (aucune activité délictueuse, une activité illicite mineure, modérée et grave) et des troubles de comportement (aucun trouble de comportement, peu, moyennement et beaucoup de troubles de comportement) de l'adolescent. La sous-échelle qui mesure les règles familiales possède une validité discriminante plus faible.

      La qualité des relations parent-adolescent

      Les dimensions d'attachement et de contrôle de la relation parent-adolescent ont été évaluées à l'aide du questionnaire sur la qualité des relations parent-adolescent. Cet instument est une version modifiée du "Parental Bonding Instrument" de Parker, Tupling et Brown (Claes, Poirier & Arseneault, 1993). Il recueille la perception de l'adolescent sur sa relation avec chacun de ses parents. La dimension d'attachement comprend deux facteurs dont un pôle positif d'affection et un pôle négatif de rejet. Le pôle positif compte 19 énoncés pour la mère et 18 énoncés pour le père; il mesure des dimensions telles que l'affection, la proximité, la chaleur, le soutien, le respect, l'autonomie, l'acceptation et l'équité. Le pôle négatif se compose de 16 énoncés pour la mère et 17 énoncés pour le père; il mesure des dimensions telles que le rejet, la contrainte, l'aliénation et le manque d'équité. L'échelle de contrôle ne comprend qu'un seul facteur et compte huit énoncés pour la mère et neuf énoncés pour le père. Les indices de cohérence interne obtenus à partir des données de l'étude actuelle sont de .92 et .95 pour la dimension d'affection, de .87 et .88 pour la dimension de rejet, et de .74 et .70 pour la dimension de contrôle, et ce, respectivement, pour la mère et le père. Une cote élevée sur chacune de ces sous-échelles signifie une affection, un rejet et un contrôle élevés.

      Deux variables de la qualité de la relation parent-adolescent ont été retenues du questionnaire sur la famille du MASPAQ (Le Blanc et al., 1994). Ces variables sont la communication (8 énoncés, alpha .83) et la participation du jeune dans les activités familiales (2 énoncés, alpha .64).

      Les jeunes qui ont participé à l'étude n'ont pas tous identifié une mère ou un père significatif. Les données de l'étude comptent donc un certain nombre de données manquantes pour les variables d'affection, de rejet et de contrôle: deux contrevenants non psychopathes n'ont pas identifié de mères significatives, alors que quatre contrevenants non psychopathes et six contrevenants psychopathes n'ont pas identifié de pères significatifs. Ceci ne s'applique pas pour le questionnaire de Le Blanc (1990) puisqu'il porte sur la relation parent-adolescent des deux parents à la fois, et que l'absence d'un parent significatif est compensée par la présence de l'autre parent. L'expression "variables de la relation parent-adolescent" sera parfois utilisée pour désigner les dimensions de pratiques éducatives et de qualité de la relation parent-adolescent.


Les mesures administrées aux parents

      La psychopathie du père

      La version révisée de l'Échelle de Psychopathie de Hare (PCL-R: Hare, 1985, 1991), développée pour diagnostiquer la psychopathie adulte, a été utilisée pour évaluer la psychopathie chez les pères auprès de ces derniers. La description du PCL-R est la même que pour le PCL-YV (Forth et al., 1996). Un ensemble important de résultats d'études empiriques attestent de la validité et de la fiabilité des versions anglaise et française du PCL(-R) (Côté et al., 1994; Haapasalo & Pulkkinen, 1992; Hare, 1985, 1991; Hare et al., 1990; Hare et al., 1991; Harpur et al., 1988, 1989; Harris et al., 1994; Raine, 1985; Ross, 1992; Smith & Newman, 1990). Les données psychométriques de la version française du PCL-R ont été obtenues à partir des données d'un échantillon de 106 hommes incarcérés. L'échelle présente une cohérence interne de .88, une corrélation interitems moyenne de .27 et des corrélations entre les énoncés se situant entre -.19 et .73 (Côté et al., 1994). Les pourcentages de la variance expliquée par les facteurs 1 et 2 sont respectivement de 34,8% et 10,5%. Les coefficients alpha respectifs de ces facteurs sont .87 et .83. La probabilité d'une nouvelle condamnation pour les psychopathes, les sujets mixtes et les non psychopathes suite à une libération sur parole est respectivement de 56%, 32% et 15% appuyant ainsi la validité de prédiction de récidive du PCL-R (Côté et al., 1994). La fidélité interjuges est de .87. L'accord interjuges (kappa) varie entre .31 et 1.00 pour un kappa moyen de .67 (Côté & Hodgins, 1989).

      Dans notre étude, la fidélité interjuges a été effectuée auprès de 56,3% (n = 9) des pères par la présence de deux évaluateurs indépendants lors de l'entrevue. Les coefficients de corrélation de Pearson calculés pour vérifier la concordance interjuges de la cote totale et des facteurs 1 et 2 du PCL-R sont .94, .83 et .99, respectivement.

      Les troubles mentaux des mères et l'antisocialité des pères

      Les troubles mentaux des mères et le trouble de la personnalité antisociale des pères ont été évalués à l'aide de la version "non patient" du "Structured Clinical Interview for DSM-III-R" (SCID) (Spitzer, Williams, Gibbon & First, 1992). Le SCID permet d'évaluer chez les adultes la présence ou l'absence des diagnostics actuels (c.-à-d. au cours du dernier mois) ou à vie du DSM-III-R. Ces diagnostics sont les troubles affectifs, psychotiques, d'abus/dépendance à l'alcool/drogue, d'anxiété et de somatisation. Pour chaque énoncé, trois choix de réponse sont proposés: 1 - absent, 2 - sous-seuil, 3 - présent. Pour la plupart des sections, lesquelles correspondent à une catégorie de trouble, un certain nombre de symptômes déterminants dans la présence du trouble doivent être cotés "présent" pour juger utile de compléter la section en cours d'administration. Si ces critères ne sont pas rencontrés, le reste de la section est omise et l'évaluateur passe à la section suivante. Le temps d'administration varie entre trois quarts d'heure et trois heures dépendamment de la diversité des symptômes présentés et de la compréhension des questions posées. Pour la plupart des catégories diagnostiques majeures de la version "patient", les kappas globaux pondérés sont de .60 et de .68 pour les diagnostics actuels et à vie, respectivement. Pour la version "non patient", les kappas sont, cependant, plus faibles avec des kappas moyens de .37 et de .51 pour les diagnostics actuels et à vie (Spitzer et al., 1992). Le nombre réduit de sujets non patients évalués (n = 202) dans leur étude, la faible prévalence de ces troubles dans la population générale et la limite inférieure peu élevée (n = 10) du nombre de sujets évalués par deux évaluateurs contribuent à l'obtention d'accords interjuges faibles. Ces valeurs sont globalement comparables à celles obtenues avec d'autres instruments diagnostiques structurés (Williams et al., 1992).

      L'accès de la mère comme source d'information nous a permis d'évaluer le trouble de la personnalité antisociale d'un plus grand nombre de pères, le faible taux de participation de ceux-ci ayant été prévu.


Déroulement de l'étude

      La présente étude a pu être réalisée grâce à la collaboration des responsables d'un centre jeunesse. Cette collaboration consistait à nous référer des contrevenants détenus en attente de procès. Lors d'une première rencontre avec le contrevenant, les objectifs de la recherche et les modalités de participation étaient expliqués, et son consentement écrit, obtenu (voir le formulaire de consentement en appendice C). Suivant l'obtention de ce consentement, l'entrevue sur la psychopathie était administrée. C'est lors d'une seconde rencontre que les questionnaires sur les pratiques éducatives, la qualité de la relation parent-adolescent et les données sociodémographiques ainsi que d'autres entrevues structurées servant les objectifs d'une autre étude étaient administrés. La seconde entrevue n'avait lieu qu'avec les contrevenants qui rencontraient les critères de non psychopathie ou de psychopathie. À la fin de cette seconde rencontre, le jeune était libre de nous identifier ses parents dans la mesure où il les jugeait significatifs pour lui-même. Les parents pour lesquels le jeune avait donné son accord et leurs coordonnées téléphoniques furent ensuite contactés par téléphone. Cette communication visait à leur faire part des objectifs de la recherche et à solliciter leur participation en leur expliquant les modalités de celle-ci. La rencontre individuelle avec le parent, qui se déroulait à leur lieu de résidence, débutait par un court rappel des modalités de participation et l'obtention de leur consentement écrit. Ensuite, l'entrevue du SCID évaluant la présence de troubles mentaux chez la mère et l'antisocialité du père était administrée à la mère. Chez les pères, l'entrevue du PCL-R évaluant la psychopathie et la section du SCID évaluant l'antisocialité du père étaient administrée. Les entrevues avec les parents prenaient fin avec quelques questions sur leur situation sociodémographique.


RÉSULTATS


Méthodes d'analyses

      L'hypothèse de différences au plan des dimensions de la relation parent-adolescent entre les groupes de contrevenants non psychopathes et psychopathes a été vérifiée à l'aide de tests T. Le test de Mann-Whitney a été utilisé pour deux variables anormalement distribuées.

      Le test de Mann-Whitney a été utilisé pour vérifier la deuxième hypothèse. Selon celle-ci, les mères de contrevenants psychopathes manifestent un plus grand nombre à vie de symptômes de troubles mentaux que les mères de contrevenants non psychopathes. L'utilisation d'un test non paramétrique pour l'analyse des données se justifie par l'anormalité des distributions. Cette anormalité est particulièrement attribuable au faible nombre total de mères et le faible nombre de mères ayant manifesté des symptômes.

      En raison de l'anormalité des distributions et de la faible prévalence de traits antisociaux ou psychopathiques chez les pères, deux groupes de pères ont été formés selon qu'ils ont ou non des traits antisociaux tels que rapportés par les mères. Ces changements nous imposent de réécrire la troisième hypothèse comme suit: la proportion de pères ayant des traits antisociaux est plus élevée dans le groupe de contrevenants psychopathes que dans celui de contrevenants non psychopathes. Des khi-carré ont été calculés entre ces groupes. Quant aux traits psychopathiques tels que rapportés par les pères, le trop faible nombre de pères ne nous a pas permis de procéder à des analyses statistiques.

      Dans le but de vérifier la quatrième hypothèse, des corrélations de Spearman ont été effectuées entre les variables de la relation parent-adolescent et le nombre de symptômes actuels des mères. Quant aux pères, des tests T et de Mann-Whitney ont été calculés afin d'examiner les différences entre les pères ayant et les pères n'ayant pas de traits antisociaux au plan des variables de la relation parent-adolescent. Des corrélations de Spearman ont été calculées afin d'explorer les liens entre la cote totale du PCL-R des pères et les variables de la relation parent-adolescent. Ce dernier choix d'analyse est justifié par la distribution des données.

      Secondaires aux analyses visant directement à répondre à la première hypothèse, des corrélations partielles entre les variables de la relation parent-adolescent et les cotes des facteurs 1 et 2 du PCL-YV ont été effectuées.

      Des analyses secondaires aux deuxième et troisième hypothèses recourent à des corrélations de Spearman entre le nombre de symptômes chez les mères et de traits psychopathiques chez les pères et la cote des facteurs 1 et 2 du PCL-YV des contrevenants.


Analyses des variables de la relation parent-adolescent

      Des tests T ont été calculés afin de vérifier la première hypothèse voulant que les contrevenants psychopathes entretiennent une relation parent-adolescent moins positive que les contrevenants non psychopathes. L'anormalité des distributions des variables de règles et d'activités familiales a forcé le recours au test non paramétrique de Mann-Whitney. Les tableaux 16 et 17 présentent les cotes moyennes et les écarts-type de chacune des sous-échelles évaluant des variables de la relation parent-adolescent telle que perçue par les contrevenants. Avant de considérer les résultats des tests T, l'équivalence des variances des deux échantillons a été vérifiée à l'aide du test F. L'obtention de différences significatives au test F signifie que les variances des échantillons sont inégales. Dans un tel cas, le seuil de signification du test T est ajusté en fonction de la variance pondérée des deux échantillons. Ceci explique la présence de degrés de liberté variables dans la présentation des résultats.

      Les tests T révèlent que les contrevenants non psychopathes se perçoivent plus supervisés par leurs parents que les contrevenants psychopathes (t(54,2) = 2,61, p < .05) (tableau 16). Les analyses ne permettent pas d'identifier de différence significative entre ces groupes au plan des sanctions (t(57) = 0,90, p > .05) et des règles (U = 434,0, p > .05). Selon ces résultats, les contrevenants non psychopathes ne se voient pas imposer moins de sanctions ni de règles par leurs parents que les psychopathes.

      Les analyses sur les variables de la qualité de la relation parent-adolescent révèlent que les contrevenants non psychopathes participent à plus d'activités familiales que les contrevenants psychopathes (U = 296,5, p < .05) (tableau 17). Les autres variables de la qualité de la relation parent-adolescent ne diffèrent pas entre les groupes de contrevenants: communication avec les parents (t(58) = 1,44, p > .05), affection maternelle (t(56) = 1,75, p > .05), rejet maternel (t(56) = 1,31, p > .05), contrôle de la mère (t(56) = 0,86, p > .05), affection paternelle (t(48) = 0,64, p > .05), rejet du père (t(47) = 0,46, p > .05) et contrôle paternel (t(48) = 0,62, p > .05). Les contrevenants non psychopathes ne communiquent pas plus avec leurs parents, ne les perçoivent pas plus affectueux, moins rejetants ou plus contrôlants que les contrevenants psychopathes. L'hypothèse 1 n'est que partiellement confirmée.

      

Tableau 16 - Cotes moyennes et écarts-type des pratiques éducatives selon les groupes de contrevenants

      1 p < .05

      2 Les rangs moyens sont 30,6 pour les non psychopathes et 30,4 pour les psychopathes.

      

Tableau 17 - Cotes moyennes et écarts-type des variables de la qualité de la relation parent-adolescent selon les groupes de contrevenants

      1 p < .05.

      2 Les rangs moyens sont 34,5 pour les non psychopathes et 24,9 pour les psychopathes.

      3 35 non psychopathes et 25 psychopathes;

      4 33 non psychopathes et 25 psychopathes;

      5 31 non psychopathes et 19 psychopathes.


Différences quantitatives dans la symptomatologie des mères

      Un test de Mann-Whitney a été effectué afin d'explorer les différences du nombre de symptômes de troubles mentaux entre les mères de contrevenants non psychopathes et les mères de contrevenants psychopathes. Comme la prévalence de troubles mentaux chez les mères (tableau 18, appendice D) pour chaque catégorie diagnostique est trop faible, cette analyse a porté sur le nombre de symptômes au cours de la vie toutes les catégories diagnostiques confondues. De plus, la perturbation du fonctionnement global est susceptible de s'accroître davantage en fonction du nombre de symptômes plutôt qu'en fonction de la présence ou de l'absence de trouble. Quatorze mères de contrevenants non psychopathes et 10 mères de contrevenants psychopathes obtiennent des rangs moyens de symptômes à vie de 10,7 et 15,0. Le test statistique ne révèle pas de différences significatives (U = 44,5, p > .05). À titre d'information, les nombres moyens de symptômes à vie chez les mères de non psychopathes et de psychopathes sont, respectivement, de 9,64 (é.t. = 8,00) et 13,70 (é.t. = 8,80). L'hypothèse 2 voulant que les mères des contrevenants psychopathes aient un plus grand nombre de symptômes de troubles mentaux que les mères de non psychopathes est infirmée.


Analyses des proportions de pères ayant des traits de personnalité antisociale et de psychopathie

      La troisième hypothèse prévoit que la proportion de pères ayant au moins un trait de personnalité antisociale ou des traits psychopathiques sera plus élevée chez les pères de contrevenants psychopathes que chez les pères de contrevenants non psychopathes. Onze (52,8%) pères de non psychopathes et huit (53,3%) pères de psychopathes ont au moins un trait de personnalité antisociale. Un khi-carré a été calculé entre les groupes de pères formés selon qu'ils ont ou non des traits antisociaux tels que rapportés par les mères et selon qu'ils sont pères de contrevenants non psychopathes ou psychopathes. Ce test ne détecte pas de différence (X?(1, n = 36) = 0,00, p > .05). Par ailleurs, compte tenu du faible nombre de pères participants, des analyses statistiques n'ont pu être effectuées en ce qui concerne les traits psychopathiques tels que rapportés par les pères. À titre d'information, quatre (44,4%) pères de non psychopathes et cinq (71,4%) pères de psychopathes ont au moins un trait psychopathique soit une cote de 2 à au moins un énoncé du PCL-R. La troisième hypothèse n'est pas vérifiée.


Analyses des associations entre les variables de la relation parent-adolescent et le nombre de symptômes des mères et de traits des pères

      Les analyses qui suivent ont pour but de répondre à la quatrième hypothèse. Celle-ci prévoit que le nombre de symptômes de troubles mentaux chez les mères et le nombre de traits psychopathiques chez les pères s'associent à de moins bonnes relations parent-adolescent. Cependant, avant d'aborder les analyses relatives à la quatrième hypothèse, nous avons cru bon de prendre quelques précautions. Nous savons que les pratiques éducatives et deux variables de la qualité de la relation parent-adolescent mesurées dans notre études ne sont pas spécifiques à la relation avec l'un des parents. Ainsi, lorsque le jeune est interviewé par rapport à sa relation avec ses parents, il peut se référer implicitement à sa relation avec l'un ou l'autre de ses parents ou à sa relation approximative avec les deux parents. Les tentatives pour identifier des liens entre ces variables et les symptômes ou traits spécifiques de chacun des parents peuvent alors être biaisés. Nous avons donc calculé des corrélations de Pearson et de Spearman afin de s'assurer de la cohérence des associations entre les variables de la relation parent-adolescent considérant les deux parents à la fois et celles considérant chaque parent.

      Selon les données du tableau 19 (Appendice E), plus la mère est affectueuse, plus la supervision est rigoureuse, moins de sanctions sont appliquées, meilleure est la communication parent-adolescent et plus l'adolescent participe à des activités familiales. Inversement, un rejet maternel accru s'associe à une supervision moins rigoureuse et à une communication moindre. Un contrôle maternel élevé s'associe à une supervision plus rigoureuse, et à des sanctions, des règles et des activités familiales plus nombreuses.

      Les données du tableau 20 (Appendice E) permettent de voir qu'une affection paternelle élevée se lie à une supervision plus rigoureuse, à une meilleure communication et à des activités familiales plus nombreuses. À l'inverse, un rejet paternel accru s'associe à plus de sanctions et à une communication moindre. Finalement, plus le contrôle paternel est grand, plus le jeune rapporte de sanctions.

      La cohérence des associations étant constatée entre les variables de la relation parent-adolescent considérant les deux parents ou et celles tenant compte de chacun de ceux-ci, nous pouvons passer aux analyses visant à répondre à la quatrième hypothèse.

      Relation parent-adolescent et symptômes actuels des mères 11  . Des corrélations de Spearman ont été calculées afin d'explorer les liens entre les variables de la relation parent-adolescent et le nombre de symptômes actuels manifestés par les mères. Ces analyses ont été effectuées sur l'ensemble de l'échantillon de mères symptomatiques sans tenir compte du diagnostic des contrevenants au PCL-YV.

      Les corrélations indiquent qu'avec un nombre plus élevé de symptômes actuels de troubles mentaux chez les mères, les contrevenants s'estiment plus supervisés et moins sanctionnés (tableau 21). Avec un nombre accru de symptômes chez les mères, les contrevenants perçoivent une meilleure communication (tableau 22).

      

Tableau 21 - Corrélations des pratiques éducatives et le nombre de symptômes actuels des mères

      * p < .05; **p < .01.

      

Tableau 22 - Corrélations des variables de la qualité de la relation parent-adolescent et le nombre de symptômes actuels des mères

      * p < .05

      Relation père-adolescent et traits antisociaux des pères. Les tableaux 23 et 24 présentent les cotes moyennes et les écarts-type des variables de la relation parent-adolescent selon les groupes de pères ayant ou n'ayant pas de traits antisociaux tels que rapportés par les mères. Encore une fois, la formation de ces groupes de pères se justifie par le nombre important de pères n'ayant aucun trait.

      Selon les tests T et de Mann-Whitney, il n'y a pas de différence significative quant aux pratiques éducatives: supervision (t(34) = 1,69, p > .05), sanctions (t(34) = 0,38, p > .05) et règles (U = 150,0, p > .05). Cependant, les tests T confirment que la communication parent-adolescent (t(34) = 2,95, p < .01) et l'affection paternelle (t(27) = 3,50, p < .01) sont plus prononcés chez les pères n'ayant aucun trait antisocial que chez les pères ayant au moins un trait. Ces groupes de pères ne diffèrent pas quant aux autres variables de la qualité de la relation parent-adolescent: activités familiales (U = 145,0, p > .05), rejet (t(24,3) = 1,39, p < .05) et contrôle paternel (t(27) = 0,10, p < .05).

      

Tableau 23 - Moyennes et écarts-type des pratiques éducatives selon que les pères ont ou non des traits antisociaux tels que rapportés par les mères

      1 Les rangs moyens sont 19,18 pour les pères sans trait et 17,89 pour les pères avec traits.

      

Tableau 24 - Moyennes et écarts-type des variables de la qualité de la relation parent-adolescent selon que les pères ont ou non des traits antisociaux tels que rapportés par les mères

      1 p < .01

      2 Les rangs moyens sont 19,47 pour les pères sans trait et 17,63 pour les pères avec traits.

      Relation père-adolescent et traits psychopathiques des pères. Des corrélations de Spearman ont été calculées afin d'explorer les liens entre, d'une part, la cote totale de psychopathie des pères et, d'autre part, les variables de la relation parent-adolescent. À l'examen des tableaux 25 et 26, nous constatons que la fréquence des sanctions diminue alors que celle des activités familiales augmente avec l'intensification des traits psychopathiques.

      L'ensemble des résultats sur les liens des symptômes ou des traits parentaux aux variables des relations parent-adolescent apporte un peu d'appui et quelques contradictions à la quatrième hypothèse selon laquelle les variables de la relation parent-adolescent seraient davantage détériorées chez les parents plus symptomatiques ou à tendance antisociale ou psychopathique.

      

Tableau 25 - Corrélations des pratiques éducatives et les cotes de psychopathie des pères

      **p <.01.

      

Tableau 26 - Corrélations des variables de la qualité de la relation parent-adolescent et les cotes de psychopathie des pères

      **p <.01.

      Jusqu'à maintenant, nous avons obtenu confirmation partielle ou infirmation des hypothèses à l'étude. Concernant la première hypothèse, seules les variables de supervision et d'activités familiales distinguent les groupes de contrevenants. Contrairement aux seconde et troisième hypothèses, les symptômes ou les traits parentaux ne discriminent pas entre les deux groupes de contrevenants. Quant à la quatrième hypothèse, il y a, entre autres, les variables de supervision, sanctions et communication qui corrèlent avec les symptômes ou traits des parents. Dans les analyses relatives aux trois premières hypothèses, les groupes de contrevenants sont définis selon la cote totale au PCL-YV. Celle-ci regroupe deux facteurs, l'un référant aux traits d'égocentrisme et d'insensibilité, et l'autre, au style de vie antisociale. L'un de ces deux facteurs influencerait-il les quelques liens identifiés lors des analyses principales? Tel que Hare (1993) le suggère, la composante psychopathique de style de vie antisocial peut être davantage influencée par les variables environnementales telles que la relation parent-enfant que la composante d'égocentrisme et d'insensibilité. Dans la section d'analyses secondaires qui suit, nous explorons la spécificité des liens que peuvent avoir les variables familiales avec chacun des facteurs du PCL-YV.


Analyses secondaires

      Les hypothèses de l'étude s'inspirent de la documentation portant principalement sur la délinquance. Les variables de la relation parent-adolescent distinguent les délinquants graves et persistants des autres délinquants. Ces distinctions relationnelles au sein de la famille sont ici explorées entre des délinquants non psychopathes et des délinquants psychopathes. En outre, nous savons que la psychopathie, telle qu'évaluée par le PCL, se compose d'un facteur relatif à des traits d'égocentrisme et d'insensibilité, et d'un facteur relatif au style de vie antisocial. Bien que ce second facteur s'apparente à une délinquance bien engagée, c'est le premier facteur qui constitue l'essence de la psychopathie. Cependant, si on se réfère aux présomptions de Hare (1993), les distinctions que nous avons identifiées entre les non psychopathes et les psychopathes peuvent être attribuables à la composante du style de vie antisocial indépendamment du premier facteur. C'est ce que nous avons tenté de vérifier dans ce qui suit.


Associations entre les variables de la relation parent-adolescent et la cote des facteurs du PCL-YV

      Compte tenu d'une corrélation élevée de .74 entre les deux facteurs du PCL-YV, des analyses de corrélations partielles ont été effectuées entre les variables de la relation parent-adolescent et la cote d'un des deux facteurs tout en contrôlant l'effet de l'autre.

      Selon les résultats (tableaux 27 et 28), plus la cote relative au style de vie antisocial (facteur 2) est élevée, moins les contrevenants sont supervisés et moins ils ont d'activités familiales. Aucune autre corrélation significative n'est détectée. Les liens entre, d'une part, la supervision et les activités familiales et, d'autre part, la psychopathie chez les jeunes apparaissent donc attribuables à la composante de style de vie antisocial de ce trouble.

      

Tableau 27 - Corrélations partielles entre les pratiques éducatives et la cote d'un des facteurs du PCL-YV, l'autre facteur étant contrôlé

      * p < .05.

      1 La variable des règles est excluse de ces analyses puisque sa distribution est trop anormale. La moyenne et l'écart-type sont 1,00 et 1,67.

      

Tableau 28 - Corrélations partielles entre les variables de la qualité de la relation parent-adolescent et la cote d'un des facteurs du PCL-YV, l'autre facteur étant contrôlé

      ** p < .01.

      1 La moyenne et l'écart-type sont 4,23 et 3,71. Malgré une tendance vers l'anormalité de la variable d'activités familiales, elle a tout de même été conservée dans ces analyses. Les corrélations de Spearman sont -.130 avec le facteur 1 et -.283* avec le facteur 2.


Associations entre le nombre de symptômes des mères et la cote des facteurs du PCL-YV

      Des corrélations de Spearman ont été effectuées afin d'évaluer le degré d'association entre le nombre de symptômes à vie des mères symptomatiques et la cote des facteurs 1 et 2 du PCL-YV. Il n'y a pas de relation significative entre le nombre de symptômes à vie des mères et les cotes des facteurs 1 (rs = .15, p > .05) et 2 (rs = -.002, p > .05).


Associations de l'antisocialité et la psychopathie des pères avec la cote des facteurs du PCL-YV

      Des tests T ont été calculés afin d'examiner les différences des cotes des facteurs 1 et 2 du PCL-YV entre les groupes de pères ayant et n'ayant pas de traits antisociaux (tableau 29). Les tests révèlent que les contrevenants dont les pères ont au moins un trait antisocial n'ont pas plus de traits d'égocentrisme et d'insensibilité (t(34) = 0,07, p > .05) et un style de vie antisocial (t(34) = 0,03, p > .05) plus prononcé que les contrevenants dont les pères n'ont aucun trait antisocial.

      

Tableau 29 - Moyennes et écarts-type des cotes des facteurs du PCL-YV selon les groupes de pères ayant ou non des traits antisociaux

      

Tableau 30 - Corrélations des cotes totale et des facteurs du PCL-R avec les cotes des facteurs du PCL-YV

      * p < .05.

      1 nombre de pères: 16.

      Des corrélations de Spearman ont été calculées afin d'évaluer le degré d'association entre, d'une part, les cotes totale et des facteurs 1 et 2 de psychopathie des pères et, d'autre part, les cotes totales et des facteurs 1 et 2 au PCL-YV des contrevenants (tableau 30). Les résultats indiquent que plus l'intensité de l'ensemble des traits psychopathiques et des traits de la composante d'égocentrisme et d'insensibilité (facteur 1) des pères augmente, plus ces mêmes caractéristiques augmentent chez les contrevenants, ce qui n'est pas le cas pour le facteur 2 où aucune corrélation significative n'est obtenue.


DISCUSSION

      La présente étude avait pour but d'explorer les liens entre la psychopathie de contrevenants juvéniles violents, les relations parent-adolescent et le profil psychologique des parents. Les hypothèses y ont trouvé peu de confirmation empirique.


Relations parent-adolescent et psychopathie chez les contrevenants

      Les résultats relatifs à la première hypothèse ne révèlent que deux différences significatives: les contrevenants non psychopathes se perçoivent supervisés plus rigoureusement par leurs parents et estiment avoir plus d'activités familiales que les contrevenants psychopathes. La corrélation positive entre la supervision parentale moins rigoureuse et la psychopathie a aussi été observée dans l'étude de DeVita et al. (1990). En analyses secondaires, les corrélations partielles précisent, toutefois, que c'est avec le style de vie antisocial (facteur 2 du PCL-YV) des contrevenants que les variables de supervision et d'activités familiales s'associent davantage. La composante d'égocentrisme et d'insensibilité (facteur 1 du PCL-YV) de la psychopathie n'est, pour sa part, pas significativement associée. Il paraît possible que le temps consacré aux activités familiales rend le jeune moins disponible à s'engager dans de la délinquance. Burke et Forth (1996) obtiennent des résultats allant dans le sens de ceux de la présente étude. Ceux-ci mettent en évidence que les antécédents familiaux apparaissent mieux prédire la composante antisociale de la psychopathie que la composante d'égocentrisme et d'insensibilité ou la combinaison de ces deux composantes. Si l'on en croit les présomptions de Hare (1993), la psychopathie émerge d'une interaction complexe entre des facteurs biologiques et les forces sociales. Cette position de Hare se base sur des études mettant en évidence que les facteurs génétiques contribuent aux bases biologiques des fonctions cérébrales et à la structure de base de la personnalité (ex.: Bouchard & McGue, 1990). Cette structure influence la façon dont l'individu répond aux expériences de la vie ou interagit avec l'environnement social. Bien que la psychopathie ne soit pas le résultat ultime de pratiques parentales pauvres ou d'expériences aversives à l'enfance, Hare (1993) pense que les variables relatives à l'expérience de vie familiale influencent la façon dont le trouble se développe et s'exprime à travers les comportements. Spécifiquement, Hare (1993) croit que la composante psychopathique d'égocentrisme et d'insensibilité est davantage de l'ordre d'une vulnérabilité héréditaire alors que la composante psychopathique du style de vie antisocial est davantage soumise aux influences environnementales telles que les interactions parent-enfant.

      Les résultats de plusieurs études montrent que les adolescents délinquants manquent de supervision parentale et participent peu aux activités familiales (Cernkovich & Giordano, 1987; Forgatch & Stoolmiller, 1994; Krohn et al., 1992). Les parents moins informés des allées et venues de leur fils ainsi que de ses fréquentations sont moins aptes à guider et discipliner le jeune dans ses activités hors du foyer (Reid & Patterson, 1989; Stoolmiller, 1994). Hirschi (1969) croit que le lien de la supervision à la délinquance est indirect. Le jeune mieux supervisé par des parents s'engage moins dans de la délinquance non pas parce que ses parents le restreignent dans ses activités, mais plutôt parce qu'il partage ses activités avec eux; non pas parce que ses parents savent où il se trouve, mais parce que le jeune les perçoit comme sachant où il se trouve. Suivant cette ligne de pensée, Hirschi mentionne que plus le jeune est habitué de partager sa vie mentale avec ses parents, plus il est habitué de rechercher et obtenir leur opinion à propos de ses activités. Le jeune est alors plus susceptible de percevoir ses parents comme faisant partie de son monde social et psychologique, et il négligerait moins leur opinion lorsque songeant à contrevenir aux lois.

      Dans notre étude, les données quant au lien spécifique du manque de supervision parentale et d'activités familiales avec la composante psychopathique du style de vie antisocial sont importantes. Elles suggèrent que le manque de supervision et d'activités familiales sont non seulement associées à la délinquance en général, mais aussi au degré d'implication délinquante chez des jeunes contrevenants aux traits psychopathiques. Selon ces résultats, le psychopathe ne naîtrait pas délinquant malgré un tempérament qui le prédisposerait selon Hare (1993). Cependant, nous ne pouvons nous prononcer sur le sens des associations identifiées. Par exemple, il se pourrait que les caractéristiques psychopathiques des contrevenants découragent les parents à superviser et à inciter leurs fils à participer aux activités familiales. Aussi, ces caractéristiques des contrevenants pourraient l'habiliter à se soustraire à la supervision parentale et des activités familiales.

      Contrairement à ce que les études établissent au sujet de la délinquance ou les troubles des conduites et les facteurs familiaux associés (Krohn et al., 1992; Laub & Sampson, 1994; Rankin & Wells, 1994; Rey & Plapp, 1990), les contrevenants psychopathes de notre étude ne jugent pas être sujets de plus de sanctions que les non psychopathes. Une première explication hypothétique est que les conduites répréhensibles plus nombreuses des psychopathes passent moins aux vus et aux sus des parents, la supervision de ceux-ci étant significativement moindre. Selon une autre explication hypothétique, le charme superficiel du psychopathe ainsi que sa facilité à mentir et à manipuler pourraient l'habiliter dans l'usage de stratégies d'évitement des sanctions. Les tentatives de sanctions de la part d'autrui se feraient alors moins nombreuses par rapport au nombre de comportements qui mériteraient d'être sanctionnés.

      L'absence de distinction quant aux autres variables sur la qualité de la relation parent-adolescent peut paraître étonnante et contraire à ce que certaines études sur la psychopathie laissaient prévoir (Burke & Forth, 1996; DeVita et al., 1990). Rappelons que ces échelles utilisées pour évaluer ces variables recueillent la perception du contrevenant. En raison de l'insensibilité et de l'insouciance du psychopathe, il est possible que celui-ci soit peu apte à capter et transmettre une information juste quant aux gestes et attitudes réflétant l'affection d'autrui. L'absence de connotation affective pour des variables telles que la supervision et les activités familiales, celles-ci étant surtout factuelles, pourrait en partie expliquer les différences observées. Cleckley (1976) avait pour hypothèse que les psychopathes ont un déficit neuropsychologique appelé "démence sémantique". Celle-ci les rend incapables de verbaliser adéquatement leurs états émotifs. Quelques études ont confirmé cette hypothèse (pour une revue de la documentation, voir Patrick, 1994; Patrick et al., 1993). Il est donc possible que les mesures utilisées ne soient pas suffisamment fines pour détecter des différences entre deux groupes de délinquants violents qui se distinguent par des traits de personnalité psychopathe.

      En résumé, les variables de la relation parent-adolescent associées à la délinquance ou aux troubles des conduites semblent être liées que partiellement à la psychopathie juvénile. La supervision parentale et la participation à des activités familiales corrèlent négativement avec la composante psychopathique de style de vie antisocial. L'absence de résultats significatifs quant aux autres variables de la relation parent-adolescent peut réfléter une absence réelle de capacité discriminante de ces variables relativement à la psychopathie. Toutefois, on ne peut exclure l'hypothèse de biais attribuables à des faiblesses méthodologiques. Ceci est également vrai pour les résultats sur le profil psychologique des parents.


Profil psychologique des parents et psychopathie chez les contrevenants

      Contrairement à ce qui est révélé dans la documentation sur la délinquance, les troubles des conduites ou la psychopathie chez les jeunes (Christian et al., 1997; Conrad & Hammen, 1989; Forehand et al., 1990; Frick et al., 1994; Hammen et al., 1987; Lahey et al., 1995; Loeber et al., 1993; Schaughency & Lahey, 1985; Stewart et al., 1980; Velez et al., 1989), les groupes de contrevenants non psychopathes et psychopathes ne diffèrent pas quant au profil psychologique des parents. Cette thèse du lien direct entre ces variables ne semble pas s'appliquer à la psychopathie. Les deuxième et troisième hypothèses sont donc infirmées. Encore une fois, l'homogénéité de l'échantillon dans lequel les groupes de contrevenants ont été sélectionnés peut contribuer à expliquer l'absence de distinction entre ces groupes quant au profil psychologique des parents. L'échantillon se compose essentiellement de délinquants violents. Toutefois, venant contredire le fondement de cette hypothèse est le nombre moyen plus élevé (révélé non significatif statistiquement) de symptômes de troubles mentaux chez les mères de psychopathes comparativement aux mères de non psychopathes. L'absence de différence statistiquement significative entre les mères de non psychopathes et de psychopathes quant à la santé mentale est peut-être ici attribuable à un manque de puissance statistique. Par ailleurs, tous les troubles ne s'expriment pas de la même façon à travers les comportements. Les troubles sont donc susceptibles d'affecter les interactions parent-adolescent de manières variées. D'ailleurs, Hammen et al. (1987) ont trouvé qu'un diagnostic à vie de trouble affectif chez la mère est davantage lié à la présence de troubles des conduites chez le jeune que tout autre diagnostic maternel. Or, la petitesse de notre échantillon de mères et la faible prévalence des différentes catégories diagnostiques ne nous ont pas permis d'explorer ces distinctions. Le regroupement de toutes les catégories diagnostiques en une seule explique peut-être l'absence de résultats significatifs concernant le profil psychologique des mères.

      En ce qui a trait à la personnalité antisociale des pères, l'étude de Robins (1966; 1978) révèle que d'avoir des parents conformes ne réduit pas le risque que les enfants fortement antisociaux développent une personnalité antisociale tout comme des parents extrêmement antisociaux n'accroîent le risque que les enfants très conformes développent et maintiennent des tendances antisociales. C'est chez les enfants à comportements antisociaux moyens que l'effet de l'antisocialité des parents est le plus apparent. Cet effet vient du père et non de la mère. Comme notre étude porte sur des délinquants graves et persistants, l'hypothèse d'une vulnérabilité héréditaire serait en cause pour expliquer l'absence de lien entre l'antisocialité des pères et la psychopathie des jeunes. À ce sujet, des analyses secondaires de notre étude révèlent que l'intensité des traits de la composante psychopathique d'insensibilité et d'égocentrisme chez les pères s'associe à l'intensité des traits de cette même composante chez les contrevenants. Cette corrélation ne suggère évidemment rien quant au lien de cause à effet. Mais, encore une fois, si l'on en croit les présomptions de Hare (1993), ce lien dans l'intensité des traits de cette composante entre le fils et son père pourrait signaler la présence d'un apport héréditaire, le père biologique ayant été choisi comme père significatif dans la majorité des cas (87.5%).

      Par ailleurs, dans notre étude, les pères sélectionnés étaient choisis par les contrevenants comme étant la figure paternelle actuelle la plus significative. Ces pères pouvaient être les pères biologiques ou non, conjoints ou ex-conjoints des mères significatives, vivant ou non dans le même foyer que les jeunes, mais qui étaient en contact régulier avec ces derniers. La plupart des contrevenants rencontrés vivaient dans un milieu familial où un parent significatif était absent, le père dans la majorité des cas. Nous serions porté à croire que, malgré des contacts réguliers père-adolescent, la plus grande présence de la mère aurait pu modérer les influences antisociales du père. Cependant, dans l'étude de Robins (1978), la mort de parents sans problème n'augmente pas le risque que le jeune développe une personnalité antisociale tout comme la séparation précoce d'un parent antisocial ne réduit ce risque. Comme le temps d'exposition aux parents à tendances antisociales ou non n'altère pas le risque de développer une personnalité antisociale, Robins suggère d'explorer les facteurs génétiques et périnatals, ou les influences environnementales très précoces.

      Si les deuxième et troisième hypothèses d'un lien direct entre le profil psychologique des parents et la psychopathie des jeunes reçoivent peu d'appuis, il en va autrement de la quatrième hypothèse quant à un lien indirect entre ces variables modulées par les variables de la relation parent-adolescent. C'est ce que nous voyons dans ce qui suit.


La santé mentale chez les mères

      La présence de symptômes de troubles mentaux chez les mères s'associe à une supervision plus rigoureuse laquelle se lie à un style de vie antisocial moins engagé chez les contrevenants aux traits psychopathiques. Les données font, aussi, ressortir que les mères symptomatiques sont plus contrôlantes. Un plus grand contrôle de la mère s'associe à une supervision plus rigoureuse et à la participation du jeune à un plus grand nombre d'activités familiales. Soulignons que dans ces cas de supervision plus constante et de participation à des activités familiales, l'adolescent perçoit plus d'affection et moins de rejet de la part de sa mère. Parmi les études relevées à travers la documentation, seule celle de Conrad et Hammen (1989) explore et établit un lien entre le profil psychologique de la mère, ses comportements envers l'enfant et la présence de troubles des conduites chez celui-ci. Précisément, cette étude nous apprend que la mère dépressive est plus négative et critique envers l'enfant symptomatique. Les données de la présente étude nous permet de constater ce qui est implicitement attendu: la combinaison des effets d'un ensemble de variables est à considérer lorsque l'on tente d'établir les liens entre le profil psychologique des parents, les variables de la relation parent-adolescent et la mésadaptation (soit la psychopathie) du jeune. Des analyses statistiques multivariées permettent de détecter les effets d'interaction et de départager la contribution de chacune des variables étudiées. Pour une question de puissance statistique, ce type d'analyses n'a pas été abordé dans la présente étude. Cependant, elles seraient à prévoir dans des études ultérieures.

      En outre, les résultats obtenus à partir des données maternelles peuvent trouver une part d'explication dans la présence de biais hypothétiques pouvant être causés par des faiblesses méthodologiques. Les contrevenants dont les mères ont participé à l'étude perçoivent recevoir plus de sanctions que les contrevenants dont les mères n'ont pas participé. La fréquence des sanctions diminue avec l'augmentation du nombre de symptômes de troubles mentaux chez les mères. Est-ce à dire que les mères qui ont participé à l'étude sont moins symptomatiques de troubles mentaux? Cette interrogation appelle à la prudence quant à l'interprétation et la généralisation des résultats relatifs aux troubles mentaux des mères. Il en est de même quant aux données relatives au profil psychologique des pères.


L'antisocialité et la psychopathie des pères

      L'intensité des traits psychopathiques chez le père s'associe à moins de sanctions et à la participation du jeune à un plus grand nombre d'activités familiales. Rappelons que cette dernière variable se lie à un style de vie antisocial moins sérieux chez l'adolescent. Les liens identifiés entre, d'une part, la quantité d'activités familiales et, d'autre part, la psychopathie paternelle sont difficiles à expliquer. Aucune étude n'a été relevée dans la documentation en ce qui concerne les liens entre le profil psychologique du père, les variables de la relation parent-adolescent et la psychopathie du jeune. Les liens de la psychopathie paternelle avec les activités familiales pourraient être attribuables à une tierce variable ou à un problème de mesure.

      Les résultats relatifs aux données des pères peuvent trouver une part d'explication dans des biais potentiels de sélection. Des comparaisons révèlent que les pères participants sont plus âgés que les pères non participants. Une étude explorant l'évolution de la psychopathie à travers le temps met en évidence que la composante psychopathique de style de vie antisocial s'atténue avec l'âge (Harpur & Hare, 1994). Par contre, la composante psychopathique d'égocentrisme et d'insensibilité semblent demeurer stable à travers le temps. Les pères participants seraient donc moins délinquants que ceux qui n'ont pas participé à la présente étude. Ceci pourrait expliquer l'absence de lien entre le style de vie antisocial des pères et celui des contrevenants. Huesmann, Eron, Lefkowitz et Walder (1984) démontrent, d'ailleurs, que le lien entre la délinquance du fils et celle de son père est beaucoup plus marqué lorsqu'ils sont comparés à un même âge.

      D'autres comparaisons font ressortir que les pères participants sont plus nombreux à être sans emploi que les pères non participants. L'absence d'emploi, particulièrement chez les pères, s'associe à une situation financière plus précaire. Dans notre étude, il ne nous était pas possible de comparer les pères participants aux pères non participants quant à leur situation financière. Nous ne pouvons alors que présumer de leur faiblesse socioéconomique. À ce sujet, quantité d'études établissent la preuve d'un lien entre le désavantage socioéconomique et la médiocrité des relations parent-adolescent et la délinquance (ex. Conger et al., 1994; Forgatch & Stoolmiller, 1994; Sampson & Laub, 1994). Par exemple, les parents financièrement désavantagés supervisent moins bien leurs adolescents lesquels sont alors plus susceptibles de devenir délinquants (Forgatch & Stoolmiller, 1994; Sampson & Laub, 1994). Cependant, des études (ex. Lahey et al., 1995) précisent que le statut socioéconomique s'associe à la présence de troubles des conduites mais pas à leur persistance. Les données distinguant entre les parents participants et ceux qui n'ont pas participé contribuent au fondement de l'hypothèse de l'homogénéité de l'échantillon. Les parents participants constituent un sous-groupe distinct de parents de contrevenants violents à cause des quelques variables qui les différencient des parents non participants.

      En résumé, le profil psychologique des parents est peu lié directement à la psychopathie chez les jeunes. Cependant, les variables de la relation parent-adolescent (supervision, activités familiales) associées au style de vie antisocial des contrevenants sont, aussi, liées au nombre de symptômes de troubles mentaux chez les mères et à la psychopathie chez les pères. Il est suggéré que ces variables de la relation parent-adolescent servent d'intermédiaires liant le profil psychologique des parents et le style de vie antisocial des adolescents. Cependant, nous ne pouvons pas exclure l'hypothèse d'une vulnérabilité héréditaire à la psychopathie. En outre, des améliorations au plan méthodologique sont à prévoir. Les forces de l'étude puis les points à améliorer sont présentées dans ce qui suit.


Forces et faiblesses de l'étude et recommandations


Forces de l'étude

      Par rapport aux études qui ont examiné les liens entre des caractéristiques parentales et la délinquance ou la psychopathie d'adolescents, la présente étude constitue une amélioration à bien des égards. Le taux de participation des contrevenants (93.8%) est relativement élevé considérant que ces jeunes étaient non rémunérés pour cette participation et en attente de procès pour un délit violent. Au cours de cette attente, ils craignent de parler d'eux-mêmes. Le taux de participation se compare avantageusement au taux de participation des adolescents d'une autre étude sur la psychopathie (Forth et al., 1990). Forth et al. (1990) ont recruté 75 adolescents sur un maximum d'environ 100 adolescents détenus selon la Loi des Jeunes Contrevenants du Canada dans un centre de détention à sécurité maximale. De plus, ces jeunes étaient rémunérés $8.00 pour leur participation. Des études portant sur la délinquance de larges échantillons d'adolescent(e)s de la population générale rapportent des taux de participation variant entre 72% et 85% (Hill & Atkinson, 1988; Junger-Tas, 1992; Krohn et al., 1992). D'autres études sur la délinquance de jeunes contrevenants (Towberman, 1994) ou d'étudiants d'école secondaire (Pedersen, 1994) rapportent des taux de participation (96% - 98%) comparables à celui de notre étude. Le fort taux de participation de jeunes à notre étude atténue la possibilité d'un biais de sélection pouvant affecter la représentativité des jeunes contrevenants condamnés pour avoir commis un délit violent. L'équivalence des groupes en fonction de caractéristiques sociodémographiques contribue à cette atténuation.

      Bien que les taux de participation des parents soient moindres que ceux des contrevenants, la représentativité des échantillons de parents a été vérifiée. La comparaison entre les groupes de parents participants et de parents non participants au plan de certaines caractéristiques sociodémographiques rapportées par les adolescents a permis d'identifier certains biais de sélection (ex.: pères participants plus âgés) et de nuancer en ce sens la discussion des résultats.

      Dans plusieurs études sur la délinquance et les variables familiales, les informations recueillies sur les variables familiales le sont à l'aide d'instruments-maison dont la validité et la fiabilité n'ont été que préliminairement vérifiées à même les données de l'étude (ex.: Burke & Forth, 1996; Cernkovich & Giordano, 1987; Hill & Atkinson, 1988; Junger-Tas, 1992; Krohn et al., 1992; Rankin & Wells, 1990; Towberman, 1994). La confiance qui peut être accordée aux résultats de la présente étude est accrue grâce à l'usage d'instruments ayant préalablement fait preuve de validité et de fiabilité auprès d'échantillons d'adolescents conventionnels et d'adolescents judiciarisés de la population québécoise (ex.: Questionnaire sur la famille du MASPAQ: Le Blanc, 1990).

      En outre, bon nombre de chercheurs recueillent l'information sur la santé mentale des jeunes ou des parents par l'intermédiaire d'une tierce personne (Burke & Forth, 1996; DeVita et al., 1990; Le Blanc et al., 1994), ou de dossiers médicaux ou judiciaires (Rey & Plapp, 1990) seulement. Une tierce personne est normalement moins bien informée de la santé mentale d'un proche que le proche même. L'exactitude et donc la fiabilité des données peut en être affectée. Dans notre étude, la fiabilité des données relatives à la personnalité des contrevenants et au profil psychologique des parents est accrue grâce à la cueillette de ces données auprès des personnes directement concernées. De plus, les accords interjuges effectués appuient cette fiabilité.

      Finalement, avant la création du PCL-R, la pratique courante en recherche pour évaluer la psychopathie était de recueillir de l'information autorévélée à l'aide de questionnaires. Selon Lilienfeld (1994), cette pratique est questionnable. Une limite à l'utilisation de mesures basées sur de l'information autorévélée pour évaluer la psychopathie a trait à la susceptibilité du psychopathe à dissimuler. L'entrevue semi-structurée et la corroboration d'informations par d'autres sources (ex.: le dossier judiciaire) est une procédure d'évaluation de la psychopathie qui permet d'avoir un certain contrôle sur les tentatives de simulation et de manipulation des interviewés. Cette procédure est préconisée par le PCL-R (et le PCL-YV). D'ailleurs, les qualités psychométriques maintes fois examinées du PCL-R et du PCL-YV appuient la fiabilité des données (Côté et al., 1994; Forth et al., 1990; Hare, 1985, 1991; Hare et al., 1990, 1991; Harpur et al., 1988, 1989; Ross, 1992; Toupin et al., 1994).

      Bref, le taux de participation relativement élevé des contrevenants, la mesure et l'établissement de l'équivalence des groupes en fonction de variables secondaires pouvant biaiser les résultats, l'utilisation de questionnaires validés auprès d'échantillons québécois, la mesure du profil psychologique obtenue directement auprès des personnes concernées et l'utilisation de la procédure du PCL-R (et PCL-YV) pour évaluer la psychopathie avantagent la présente étude. Malgré ces avantages, certaines faiblesses de l'étude sont également notées.


Faiblesses de l'étude

      Malgré toutes les précautions prises pour prévenir les failles dans notre étude, les impondérables et les contraintes de temps et d'argent ne nous ont pas permis de contourner certaines limites. Une des limites de la présente étude est le nombre restreint de parents recrutés. Ceci influence évidemment le pouvoir statistique des analyses relativement aux données provenant des parents ainsi que la représentativité de l'échantillon. Pour accroître le nombre de parents, il faudrait accroître celui des adolescents. Cependant, le temps considérable que requiert l'évaluation de chacun des sujets et la prévalence réduite de la psychopathie compliquent la réalisation d'une étude telle que la nôtre auprès d'un large échantillon.

      Le devis transversal de l'étude ne permet pas de conclure à des liens de cause à effet. Ainsi, parmi les résultats de notre étude, rien ne nous dit quelle des variables de supervision parentale et de psychopathie juvénile initie l'autre. L'établissement de liens de cause à effet serait idéalement obtenu par le recours à un devis longitudinal prospectif de recherche débutant auprès de très jeunes enfants. Toutefois, la réalisation d'une telle étude nécessiterait un investissement considérable de temps et la résolution d'autres difficultés (ex.: les effets de cohorte et de vieillissement, les délais prolongés avant la publication des résultats rendant les théories, méthodes et instruments désuets, les problèmes d'attrition, et les effets cumulatifs d'évaluations répétées) (Farrington, 1991b).

      En résumé, quelques faiblesses de l'étude peuvent limiter la portée des résultats. Les faiblesses identifiées sont le pouvoir statistique affaibli par le taux réduit de participation des parents et le devis transversal qui ne permet pas D'établir de liens de cause à effet. Bien qu'elles puissent être très coûteuses, les recherches à venir devraient envisager des moyens pour amoindrir ces faiblesses.


Autres avenues de recherche et recommandations

      Les quelques résultats significatifs de notre étude en ce qui a trait à la relation parent-adolescent guident l'exploration de caractéristiques d'intervention. Jusqu'à présent, les interventions curatives auprès des psychopathes judiciarisés se sont avérées inefficaces (Harris & Rice, 1995; Ogloff, Wong & Greenwood, 1990). Une fois le trouble établi, il apparaît difficile de l'altérer. L'intervention préconisée pour enrayer la psychopathie serait donc mieux vue en terme d'actions préventives. Dans ce cadre, l'impact d'une supervision rigoureuse et d'une participation dans des activités familiales n'est pas à négliger.

      L'absence de résultats significatifs quant aux autres variables étudiées encourage l'apport de modifications dans les études subséquentes. Un premier changement aurait trait aux variables familiales sélectionnées et à la définition de celles-ci. Dans la documentation sur la délinquance et les contributions familiales, il n'existe pas de concensus sur quel devrait être l'ensemble de variables familiales les plus associées à l'émergence de la délinquance. De plus, la définition des variables familiales diffère plus ou moins entre les études. Cependant, la contribution familiale au développement de la psychopathie peut différer de celle liée à l'émergence de la délinquance. Dans ce cas, un instrument de mesure des variables familiales devrait être spécifiquement créé pour les individus psychopathes.

      L'interaction entre la multitude de variables familiales pouvant s'associer à la psychopathie est inévitable. Un moyen d'identifier ces effets d'interaction est l'usage de méthodes d'analyses statistiques multivariées. Les études ultérieures devraient donc prévoir de rencontrer les conditions qui permettent l'usage de ce type d'analyses statistiques. Parmi ces conditions, il y a la taille des échantillons étudiés et la normalité des distributions. En ce sens, des moyens (tels que la méthode d'histoire familiale) devraient être envisagés pour recueillir des informations sur le profil psychologique des parents qui refusent de participer à l'étude. Ceci permettrait non seulement d'accroître le pouvoir statistique, mais aussi de hausser la représentativité de l'échantillon.

      La réduction du temps d'évaluation de la psychopathie est à considérer parmi les moyens favorisant la faisabilité d'études sur le sujet. En ce sens, Hart, Cox et Hare (1995) ont créé une version du PCL-R à sélection rapide appelée le Psychopathy Checklist: Screening version (PCL:SV). Ce dernier réduit considérablement le temps d'évaluation de la psychopathie tout en offrant une mesure fiable du trouble.

      Le devis utilisé ne permet pas d'identifier des liens de cause à effet. L'identification des facteurs associés au développement de la psychopathie serait facilitée par la réalisation d'une étude longitudinale prospective. Celle-ci serait préférablement effectuée auprès de très jeunes enfants à risque de développer des troubles des conduites. L'élaboration d'un plan d'intervention serait nettement avantagé par l'identification des facteurs associés suivant l'apport des modifications suggérées.


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