Le rôle de l'abus sexuel subi dans l'enfance dans le développement d'intérêts sexuels déviants chez les hommes

      Les crimes sexuels comptent sûrement parmi ceux qui provoquent les plus vives réactions dans la population. Le sentiment de révolte est aussi généralement plus intense lorsque l'on aborde les questions liées aux crimes sexuels commis contre les enfants. La société réclame ainsi des peines plus sévères pour les individus responsables de ces délits et leurs crimes sont perçus comme étant particulièrement repoussants, même aux yeux des autres criminels. La gravité attribuée à ces délits peut être illustrée par le comportement souvent violent des détenus à l'égard des agresseurs sexuels incarcérés ainsi que par l'hostilité exprimée par la population.

      Il semblerait, de plus, que les pédophiles homosexuels soient tout particulièrement honnis et punis plus sévèrement. Ainsi, Walsh (1994) observe que les hommes qui ont été reconnus coupables d'agressions sexuelles contre des enfants de sexe féminin reçoivent des sentences moins sévères que ceux qui ont perpétré les mêmes délits contre des enfants de sexe masculin, ce qui pourrait faire de ces derniers les criminels les plus « détestés », tous genres de crimes confondus. Il n'y a pas si longtemps encore, on croyait que les abus sexuels d'enfants correspondaient à un phénomène rare qui ne méritait pas toute l'attention qu'on lui porte aujourd'hui. Les agresseurs sexuels, bien que jugés sévèrement, causaient d'ailleurs un émoi moins généralisé dans la population.

      Les recherches conduites au cours des dernières décennies ainsi que la plus grande ouverture manifestée aux victimes de ces crimes font de ce phénomène un des principaux enjeux sociaux contemporains (Beckett, 1996). Plusieurs questions liées aux abus sexuels intéressent aujourd'hui les chercheurs. Ainsi, on en connaît maintenant un peu plus sur la prévalence de ces crimes, sur leurs conséquences sur les victimes, ainsi que sur les causes même de la déviance sexuelle. Les résultats des recherches portant sur ces trois thèmes seront présentés et les hypothèses qui ont guidé l'élaboration de la présente étude seront par la suite énoncées.


Prévalence

      Comme les abus sexuels sont généralement perçus comme des actes posés par des hommes aux dépens de victimes de sexe féminin, la grande majorité des recherches qui portent sur la prévalence des abus sexuels ont pour sujets des femmes. Souvent, la possibilité même que des garçons ou des hommes puissent être des victimes n'est pas évoquée. On sait aujourd'hui que les hommes peuvent être victimes de plusieurs types d'abus sexuels, que l'on parle de viol (v.g., King, 1992a, 1992b), d'inceste (v.g., Harper, 1993) ou d'agressions extrafamiliales (v.g., Watkins & Bentovim, 1992a, 1992b). De plus, le taux de victimisation des enfants de sexe masculin semble avoir été sous-estimé dans le passé. Certaines études indiquent en effet que le nombre de garçons victimes d'abus sexuels pourrait même dépasser le nombre de filles. Par exemple, Abel et Rouleau (1990) ont demandé à des agresseurs sexuels d'identifier le sexe de leurs victimes ainsi que leur nombre approximatif. Les résultats indiquent que les agresseurs extrafamiliaux font plus de victimes chez les garçons que chez les filles. Bref, les victimes de sexe masculin sont souvent, quoique de moins en moins, négligées, autant par la recherche que par les organismes qui offrent de l'aide aux victimes d'abus sexuels (Budin & Johnson, 1989).

      Afin d'obtenir une image plus claire de l'étendue du phénomène, Peters, Wyatt et Finkelhor (1986) ont comparé les taux d'abus sexuel subi dans l'enfance recueillis dans différentes recherches qui ont eu pour sujets des hommes et des femmes. Les résultats indiquent que le taux de prévalence d'abus sexuel chez les femmes (qui varie entre 6 et 62 %) est généralement plus élevé que le taux d'abus observé chez les hommes (qui lui varie entre 3 et 30 %). Les études citées par ces auteurs proviennent surtout des États-Unis, mais quelques-unes ont aussi été conduites dans d'autres pays, dont le Canada. Une étude publiée par le Gouvernement du Canada (Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes, 1984) comportait un échantillon de femmes et d'hommes recrutés dans 210 localités du pays. Les résultats indiquent que 22,1 % des femmes et que 10,6 % des hommes affirment avoir été victimes de viol ou d'agression sexuelle.

      Des études plus récentes rapportent des taux d'abus sexuel semblables chez les hommes. Ainsi, Fromuth et Burkhart (1989) ont obtenu des taux d'abus sexuel subi avant l'âge de 16 ans de 15 % pour leur premier échantillon et de 13 % pour leur deuxième. Bagley, Wood et Young (1994) ont, quant à eux, recueilli un taux d'abus sexuel avant l'âge de 17 ans de 15,5 % dans un échantillon provenant de la population masculine de la ville de Calgary. Plus récemment encore, Smiljanich et Briere (1996) ont obtenu un taux d'abus sexuel subi avant l'âge de 17 ans de 23,2 % chez les hommes et de 27,2 % chez les femmes. Enfin, une étude menée par Stevenson et Gajarsky (1992) rapporte des taux d'abus sexuel beaucoup plus élevés que dans les autres recherches qui portent sur le même sujet. Ces auteurs indiquent avoir obtenu des taux d'abus sexuel subi avant l'âge de 16 ans de 49,5 % chez les hommes et de 40,5 chez les femmes.

      La variabilité des taux obtenus dans les différentes recherches s'explique en partie par l'absence de définition commune de l'abus sexuel. Une définition « large » (v.g., contact sexuel alors que vous ne le vouliez pas) résulte en un taux d'abus plus élevé, tandis qu'une définition « étroite » (v.g., contact sexuel forcé subi avant l'âge de 16 ans et dont l'agresseur était plus âgé d'au moins cinq ans) en révèle un plus bas. Il est donc important de définir opérationnellement le type d'abus étudié. Ainsi, l'âge maximum des victimes, le caractère contraignant des abus et la différence d'âge entre la victime et son agresseur doivent être précisés dans la définition. Ces précautions sont importantes si l'on veut s'assurer que le phénomène à l'étude correspond bien au phénomène qui doit être étudié. Il est donc essentiel d'interpréter les résultats d'une recherche en fonction des caractéristiques des abus précisées dans la définition (Briere, 1992 ; Peters, Wyatt, & Finkelhor, 1986).

      Une autre source de variabilité observée entre les taux d'abus obtenus dans les différentes recherches provient des différentes méthodes de sélection des sujets. Ainsi, les méthodes qui font appel à la participation de groupes homogènes (v.g., patients d'une clinique, étudiants universitaires) tendent à donner des taux d'abus plus homogènes à travers les recherches, tandis que les études qui visent des segments plus larges de la population (v.g., sondage national à l'aide de questionnaires, échantillonnage au hasard) obtiennent des taux beaucoup plus variables (Peters, Wyatt, & Finkelhor, 1986).

      On pourrait émettre l'hypothèse que le taux de réponses obtenues dans les recherches puisse expliquer une partie de la variabilité observée entre les différentes études. On pourrait croire que les sujets qui ont été victimes d'abus sexuel dans l'enfance sont peu enclins à parler de leur expérience à des sondeurs ou à des chercheurs. À l'opposé, on pourrait aussi penser que ces mêmes victimes puissent souhaiter saisir l'occasion qui leur est présentée de parler des abus qu'ils ont subis. Gorey et Leslie (1997) ont découvert un lien entre le taux de réponses obtenues aux questionnaires qui portaient sur les abus sexuels et les taux d'abus sexuels. En effet, plus le taux de réponses est bas dans une étude, plus le taux d'abus sexuels tend à y être élevé, ce qui indiquerait que les victimes d'abus sexuel auraient plus tendance à participer à ce genre de recherche que les individus qui n'ont pas été victimes d'abus. Ainsi, plus les taux de réponses sont élevés, plus les taux d'abus recueillis se rapprochent des taux réels.

      De plus, il semble que l'on obtienne des taux d'abus sexuel plus importants si les sujets sont directement questionnés, préférablement en face à face avec la personne qui conduit l'entrevue, et si plusieurs questions relatives aux abus sont posées. Afin que les participants qui ne considèrent pas nécessairement avoir été victimes d'abus (mais qui l'ont été en réalité) répondent adéquatement aux questions, Peters, Wyatt et Finkelhor (1986) recommandent aussi que l'on évite de qualifier ces expériences « d'abus ».


Les conséquences des abus sexuels subis dans l'enfance

      La psychologie, comme beaucoup d'autres disciplines scientifiques, s'est intéressée au problème de l'abus sexuel des enfants et un grand nombre d'études a été publié au cours des dernières années. Plusieurs questions reliées à ce phénomène sont ainsi abordées et une de celle qui semble susciter un grand intérêt porte sur les conséquences de ces abus sur les victimes. La plupart des chercheurs s'intéressent à un type d'effet en particulier, ce qui peut créer l'impression d'un certain morcellement dans les différentes conséquences à l'étude. Plusieurs de ces conséquences peuvent être regroupées pour former des symptômes qui indiqueraient la présence d'un trouble de stress post-traumatique (Briere & Runtz, 1987 ; Briggs & Joyce, 1997).

      Conséquences à court terme. Pour ce qui est des conséquences à court terme des abus sexuels subis dans l'enfance (Browne & Finkelhor, 1986), les chercheurs indiquent que les victimes de sexe féminin éprouvent toute une gamme de troubles émotionnels (v.g., colère, peur, dépression, culpabilité), des problèmes d'ordre physique (v.g., grossesses non désirées, maladies transmises sexuellement), des problèmes de fonctionnement social (v.g., difficultés scolaires, fugues) et des comportements sexuels inadéquats (v.g., exhibitionnisme, relations sexuelles en bas âge).

      Chez les garçons (Finkelhor, 1990), la situation ne semble pas bien différente de celle des filles. Les garçons peuvent, en plus, ressentir de la honte et craindre l'homosexualité (Vander Mey, 1988). En effet, les garçons abusés sexuellement éprouvent souvent une confusion quant à leur identité sexuelle (surtout chez les adolescents) et tenteraient, par conséquent, de réaffirmer leur masculinité à travers des comportements violents (Finkelhor, 1990 ; Watkins & Bentovim, 1992a, 1992b). De plus, on peut parfois observer chez les garçons une tendance à reproduire leur propre victimisation en prenant cette fois-ci le rôle de l'agresseur (Cantwell, 1988). Les résultats des recherches qui portent sur les garçons qui commettent des agressions sexuelles seront présentés un peu plus loin. On verra que certaines études semblent démontrer l'existence d'un lien, chez les enfants et les adolescents, entre le fait d'avoir été victime d'abus sexuel et le fait de commettre des abus sexuels sur d'autres enfants ou adolescents. D'autres études, cependant, en arrivent à des conclusions différentes.

      Conséquences à long terme. Chez les femmes qui furent abusées sexuellement dans l'enfance (Beitchman, Zucker, Hood, daCosta, Akman, & Cassavia, 1992 ; Briggs & Joyce, 1997 ; Browne & Finkelhor, 1986 ; Bushnell, Wells, & Oakley-Browne, 1992 ; Finkelhor, 1990 ; Mullen, Martin, Anderson, Romans, & Herbison, 1996), on remarque un taux élevé de dépression, de suicide, de symptômes d'anxiété (v.g. Margo & McLees, 1991) et d'isolement. On observe aussi chez ces victimes une estime de soi souvent faible, de la colère (Newman & Peterson, 1996), des troubles de la personnalité divers (surtout des personnalités multiples et des états limites, Paris & Zweig-Frank, 1992 ; Waldman, Silber, Karp, & Holmstrom, 1997), des difficultés dans les relations interpersonnelles et des épisodes de revictimisation (Fergusson, Horwood, & Lynskey, 1997). De plus, beaucoup de chercheurs étudient le lien entre les abus sexuels subis dans l'enfance et les troubles de l'alimentation (v.g., Wonderlich, Donaldson, Carson, Staton, Gertz, Leach, & Johnson, 1996). Sur le plan sexuel, (v.g., Fromuth, 1986), les recherches indiquent que les femmes abusées sexuellement dans l'enfance souffrent plus souvent de dysfonction sexuelle (v.g., manque de désir, anorgasmie), qu'elles sont souvent confuses quant à leur orientation sexuelle (Cameron & Cameron, 1995) et qu'elles adoptent des comportements sexuels marginaux (v.g., la prostitution).

      Chez les hommes (Vander Mey, 1988 ; Watkins & Bentovim, 1992a, 1992b), des constatations semblables semblent s'imposer : on remarque une faible estime de soi (v.g., Briere, Evans, Runtz, & Wall, 1988), des difficultés dans les relations interpersonnelles, des problèmes de dépendance à l'alcool et à la drogue (v.g., Krug, 1989) et un taux plus élevé de dépression, de suicide et de symptômes d'anxiété. Par ailleurs, les quelques recherches qui ont étudié le fonctionnement sexuel d'hommes abusés ne donnent pas des résultats concluants (v.g., Fromuth & Burkhart, 1989 ; Sarwer, Crawford, & Durlak, 1997). En effet, les résultats se contredisent. Il est donc difficile d'affirmer si on retrouve, chez ces hommes, un taux plus élevé de dysfonction sexuelle.

      Plusieurs études se sont intéressées à une des conséquences possibles des abus sexuels chez les garçons : la présence, à l'âge adulte, d'un comportement sexuel déviant. Il s'agit en fait d'une hypothèse à la fois reliée aux conséquences des abus sexuels et aux causes même de la déviance sexuelle. Avant de présenter les études qui ont tenté de tester la validité du lien entre les abus sexuels dans l'enfance et la déviance sexuelle, les différentes théories qui portent sur l'étiologie de la déviance sexuelle seront présentées. Ces théories sont importantes puisqu'elles permettent d'expliquer en quoi des abus sexuels pourraient causer le développement de préférences et de comportements sexuels déviants.


Théories portant sur l'étiologie de la déviance sexuelle

      Théorie de l'apprentissage. De toutes les théories qui visent à expliquer l'acquisition d'intérêts et de comportements sexuellement déviants, la théorie de l'apprentissage est probablement celle qui a eu le plus grand impact sur les traitements offerts aux agresseurs sexuels. Bien que certains chercheurs reconnaissent que les processus d'apprentissage n'offrent qu'une explication partielle du phénomène (Marshall & Eccles, 1993), la majorité des traitements offerts, que ce soit en milieu carcéral ou dans la communauté, reposent, dans une large mesure, sur des principes tels que le conditionnement classique et le renforcement de nouveaux comportements.

      Plusieurs chercheurs ont tenté de tester la validité de cette théorie (v.g., Langevin et Martin, 1975), mais un grand nombre de leurs études furent critiquées sur la base de la méthodologie utilisée. Ces difficultés méthodologiques étaient dues à l'absence de modèle intégré qui comprendrait l'ensemble des processus d'apprentissage mis en cause. Un tel modèle aurait permis de mieux expliquer l'acquisition et le maintien des préférences et des comportements sexuels déviants.

      Laws et Marshall (1990) ont formulé une théorie générale, basée sur les processus d'apprentissage, qui expliquerait ce phénomène. Premièrement, ces auteurs considèrent que l'excitation sexuelle est une réponse inconditionnelle qui peut être évoquée spontanément ou directement par une stimulation du pénis (stimuli inconditionnels). Cette réponse inconditionnelle peut être associée à un stimulus neutre (v.g., une fillette) et devenir ainsi une réponse conditionnée. Le nouveau stimulus conditionné est donc en mesure de provoquer une réaction sexuelle. D'autres stimuli peuvent, de plus, acquérir les mêmes propriétés par un conditionnement de second ordre (c.-à-d., le stimulus conditionné peut servir de base à un autre niveau de conditionnement).

      En second lieu, toujours selon Laws et Marshall (1990), si l'excitation sexuelle provoquée par le stimulus conditionné (la fillette) est suivie d'une conséquence positive (v.g., un orgasme), elle devient renforcée par conditionnement instrumental. Bien sûr, si le stimulus conditionné n'est pas précédé à au moins quelques reprises par le stimulus inconditionnel (v.g., si la présence d'une fillette n'est pas suivie d'une stimulation directe du pénis causant une érection), la réponse conditionnée (l'érection devant une fillette) s'éteindra d'elle-même, illustrant ainsi le processus d'extinction. De plus, la probabilité d'apparition d'un comportement sexuel diminuera s'il est suivi d'une punition. Les mêmes processus seraient impliqués dans le maintien des préférences et des comportements sexuels. Par exemple, un individu pourrait, en se masturbant, se conditionner, créant par conséquent une association entre son excitation sexuelle et certains fantasmes déviants. Par ailleurs, l'apprentissage social pourrait jouer un rôle important dans le développement des comportements sexuels déviants. Par exemple, un enfant témoin d'abus sexuels risquerait d'adopter ce type de comportement en imitant le modèle qu'il aura observé. Cette forme d'apprentissage pourrait être illustrée par l'influence de la pornographie sur la sexualité des adolescents (Murrin & Laws, 1990).

      Étant formulée en des termes opérationnels, cette théorie favorise la recherche et mène à des traitements relativement simples et peu coûteux (v.g., Becker & Kaplan, 1993). Cependant, bien que certaines recherches indiquent que les traitements basés sur la théorie de l'apprentissage donnent d'assez bons résultats, aucune conclusion définitive ne peut être tirée concernant leur efficacité à long terme (Laws & Marshall, 1990).

      Théorie de la désinhibition. Une autre théorie tente d'expliquer les facteurs qui mènent certains hommes à poser des gestes sexuellement déviants. Les tenants de la théorie de la désinhibition (v.g., Barbaree, 1990) soutiennent que l'excitation sexuelle déviante serait désinhibée par des facteurs tels la colère, l'alcool ou le blâme sur la victime. Selon ces auteurs, l'excitation sexuelle déviante serait inhibée, pour la majorité des hommes, suite à une réaction émotionnelle évoquée par un acte sexuel violent ou repoussant. Ainsi, un homme qui serait témoin d'un viol ressent généralement de la peur, de l'anxiété et de l'empathie pour la victime. L'émotion, par l'activation du système nerveux sympathique, inhiberait l'excitation sexuelle. Ce mécanisme peut cependant devenir inefficace si l'individu est soumis à des conditions particulières. Premièrement, si la victime est perçue comme étant partiellement « responsable » de son agression (v.g., une femme vêtue légèrement qui se promène seule la nuit dans un parc désert), on observe une augmentation de l'excitation sexuelle déviante chez des hommes soumis à une évaluation physiologique des préférences sexuelles (Barbaree, 1990). Deuxièmement, la colère semble jouer un rôle important puisqu'on observe la même augmentation de l'excitation sexuelle envers le viol si une femme fait une remarque désobligeante aux sujets qui participent à une étude avant de procéder à une évaluation physiologique (Yates, Barbaree, & Marshall, 1984). Enfin, l'alcool, l'usage de drogues ainsi que l'exposition à la pornographie violente pourraient aussi jouer le même rôle (Barbaree, Marshall, Yates, & Lightfoot, 1983 ; Hunter & Becker, 1994), bien que des recherches plus récentes remettent en cause le lien entre l'alcool et les agressions sexuelles (v.g., Clément, 1995).

      Certains auteurs affirment, de plus, que l'empathie pour la victime inhibe l'excitation sexuelle déviante et peut représenter un facteur qui contribue à prévenir les rechutes chez les agresseurs sexuels. Bien que le lien entre le manque d'empathie et les agressions sexuelles ne semble pas encore avoir été démontré clairement jusqu'à maintenant (Hilton, 1993), une tendance semble se dessiner en faveur d'un lien entre le manque d'empathie et les agressions sexuelles (Marshall & Maric, 1996). Une proportion importante des programmes de traitement inclut d'ailleurs un volet consacré à la promotion de l'empathie pour les victimes.

      Les théories psychanalytiques. En fait, il semble difficile pour les tenants de cette approche de s'entendre sur un modèle qui expliquerait la déviance sexuelle. Freud (1905) décrit les « perversions » comme étant des manifestations d'une pulsion qui se serait fixée sur différentes zones érogènes incompatibles avec une sexualité génitale normale. La libido tendrait à emprunter des « canaux » issus du développement psychosexuel d'un individu et à être exprimée à travers une déviation du but ou de l'objet sexuel. Plus récemment, Sachs (1991) soutient que le complexe d'Oedipe, l'inconscient et le refoulement joueraient un rôle plus important que l'on ait cru. Socarides (1988), quant à lui, met l'accent sur la période préoedipienne, sur la phase symbiotique et celle de séparation-individuation. Les éléments de preuve qui supportent cette formulation théorique proviennent essentiellement d'études de cas dans lesquelles chaque théoricien observe que sa propre formulation se trouve confirmée par les résultats de l'analyse de leurs patients. La nature même des théories psychanalytiques ne permet pas l'étude systématique des éléments qui les composent : l'opérationnalisation des variables s'en trouve ainsi grandement compromise.

      Bien que ce courant théorique puisse sembler moins répandu parmi les chercheurs qui s'intéressent aux causes du développement des préférences sexuelles déviantes, on observe que plusieurs auteurs ont recours à des formulations d'inspiration psychodynamique pour expliquer un des facteurs les plus souvent évoqués pour décrire l'étiologie de la pédophile et des paraphilies en général : les abus sexuels subis dans l'enfance.


Le cycle de l'abus

      Il semble exister un consensus assez large à la fois sur une des causes et une des conséquences à long terme, chez les hommes, de l'abus sexuel. En effet, la croyance qui veut que les agresseurs aient été eux-mêmes abusés dans l'enfance est très largement répandue, autant chez les cliniciens que dans la population en général (Freund & Watson, & Dickey, 1990). Certains chercheurs affirment même qu'une majorité d'agresseurs sexuels furent eux-mêmes abusés sexuellement (Freeman-Longo, 1986 ; Howitt, 1995). Ainsi, certains types de thérapie basent toutes leurs interventions sur cette hypothèse sans jamais se préoccuper de son bien-fondé (v.g., Groth & Burgess, 1977). Ces chercheurs et cliniciens s'appuient généralement sur leur expérience clinique avec des agresseurs sexuels ou encore, sur des recherches parfois méthodologiquement mal construites. En effet, certaines études n'ont tout simplement pas de groupe de contrôle (v.g., Greenberg, Bradford, & Curry, 1993 ; Howitt, 1995 ; Longo, 1982) et d'autres comprennent des échantillons si petits qu'on ne peut effectuer d'analyses statistiques (voir Hanson et Slater, 1988).

      Trois principaux modèles théoriques sont invoqués pour expliquer le lien possible entre les abus sexuels subis dans l'enfance et les agressions sexuelles. Premièrement, certains auteurs soutiennent que les comportements sexuels déviants sont appris comme tous les autres comportements. La théorie de l'apprentissage, comme on l'a vu plus haut, explique l'acquisition et le maintien des préférences sexuelles en utilisant les concepts reliés au conditionnement classique et au conditionnement instrumental. Puisqu'un comportement doit être suivi d'une conséquence positive pour être renforcé, cette théorie semble, de plus, être consistante avec les études qui indiquent que les hommes qui ont été victimes d'abus sexuel dans l'enfance rapportent plus souvent que les femmes qui ont vécu le même type d'abus avoir ressenti une certaine forme de plaisir au cours des abus (v.g., Okami, 1991). Cependant, cette théorie n'explique en rien pourquoi un enfant qui fait l'expérience de plaisir au cours d'abus sexuels commis par un adulte développerait un intérêt sexuel pour un autre enfant, et non pas pour les hommes adultes. De plus, cette théorie minimise les émotions négatives qui sont ressenties dans la majorité des cas (Finkelhor, 1986).

      D'autres auteurs soutiennent que le « modeling » expliquerait le lien entre les abus sexuels et les agressions sexuelles. Paperny et Deisher (1983) ainsi que Greenberg, Bradford et Curry (1993) soutiennent que les victimes tendraient à reproduire des gestes sexuellement déviants suite à l'influence d'un modèle. Bien que certaines études tendent à démontrer que l'on retrouve plus d'agresseurs non sexuels violents dans les familles de délinquants juvéniles, fort peu d'études ont abordé ce sujet directement (Hunter & Becker, 1994). Aucune conclusion ne peut donc être tirée quant à la validité de cette théorie.

      La psychanalyse est la troisième théorie qui permettrait d'expliquer le lien entre abus sexuels et agressions sexuelles. Selon cette approche, commettre un abus sexuel serait une façon pour la victime d'exprimer la colère ressentie au cours de ses propres abus. Toujours selon cette perspective, on pourrait comprendre l'agression sexuelle comme étant une tentative, de la part de la victime, de reprise du rôle dominant dans une relation avec un enfant afin de restaurer sa propre masculinité (Stava, 1984).

      Deux observations viennent toutefois jeter un doute sur la validité de ces théories. Premièrement, si les abus sexuels subis dans l'enfance sont reliés d'une quelconque façon au développement d'intérêts sexuels déviants à l'âge adulte, comment expliquer le fait que la plupart des victimes soient des femmes et que la grande majorité des agresseurs soient des hommes ? Il serait en effet difficile d'expliquer en quoi les processus responsables de l'acquisition d'intérêts sexuels déviants diffèrent entre les hommes et les femmes. Deuxièmement, on retrouve aussi dans d'autres populations un haut taux d'abus sexuel dans l'enfance. En effet, on relève en général des taux d'abus comparables dans une population psychiatrique (v.g., Jacobson, 1989 ; Margo & McLees, 1991) et dans une population de criminels (Benoit & Kennedy, 1992 ; Hanson & Slater, 1988). On sait qu'un grand nombre d'agresseurs incarcérés pour des délits sexuels ont aussi commis d'autres genres de crimes. Donc, il est difficile de déterminer si le lien entre le fait d'avoir commis des crimes sexuels et une histoire d'abus sexuel dans l'enfance n'est tout simplement pas le reflet des conséquences d'un environnement abusif sur le développement de comportements délinquants en général.


L'état de la recherche

      La méthodologie habituellement utilisée afin de déterminer si l'abus sexuel subi dans l'enfance est associé à la présence de comportements sexuels déviants à l'âge adulte se résume à compter le nombre d'individus qui rapportent avoir été abusés sexuellement dans l'enfance, parmi une population d'agresseurs, et de comparer le taux obtenu au taux d'abus recueilli dans une population composée de non-délinquants sexuels.

      Les premières études comportaient un certain nombre de failles méthodologiques. Ainsi, Gebhard et Gagnon (1964) ont comparé 60 hommes incarcérés pour des crimes sexuels commis contre des enfants âgés de cinq ans ou moins à des délinquants non sexuels et à un groupe de contrôle composé d'hommes non incarcérés. Ces auteurs voulaient, entre autres, déterminer si des contacts sexuels entre enfants et des abus sexuels subis dans l'enfance les prédisposaient à développer des comportements sexuels déviants. Leurs résultats indiquent que 70 % des abuseurs ont participé à des jeux sexuels avec d'autres enfants alors qu'ils étaient eux-mêmes enfants et que 23 % d'entre eux avaient eu des contacts sexuels précoces avec un adulte. Les auteurs n'offrent aucune définition ou description des « expériences sexuelles dans l'enfance avec un adulte » subies par le groupe d'abuseurs. Ils laissent de plus entendre que ce taux est plus élevé que le taux observé chez les deux autres groupes sans présenter les résultats et n'ont procédé à aucune analyse statistique.

      Une autre recherche conduite par Groth (1979) comporte le même type de problème méthodologique. Cet auteur a comparé l'histoire sexuelle de 348 hommes incarcérés pour divers crimes sexuels (recueillie soit à l'aide d'une entrevue ou soit dans les dossiers institutionnels) à l'histoire sexuelle de 62 policiers (qui ont eu à remplir un questionnaire). Les résultats obtenus indiquent que 31 % des agresseurs ont subi des abus sexuels avant l'âge de 15 ans et que seulement 3 % des sujets du groupe de contrôle rapportent avoir vécu la même expérience. On remarque que la méthodologie n'est pas la même chez les deux groupes, que le choix du groupe de contrôle est contestable et que, encore une fois, aucune analyse statistique n'est présentée.

      Une étude récente a tenté de répondre à la même question à l'aide d'une méthodologie semblable. En effet, Haywood, Kravitz, Wasyliw, Goldberg et Cavanaugh (1996) ont distribué des questionnaires à 45 abuseurs d'enfants et d'adolescents et à 24 membres du clergé accusés d'agressions sexuelles sur des enfants. Les auteurs ont comparé ces sujets à 40 hommes qui n'avaient pas été accusés de crimes sexuels et à 48 membres du clergé qui, eux non plus, n'avaient pas été accusés d'agressions sexuelles. Les auteurs s'intéressaient, entre autres, au taux d'abus sexuel que l'on retrouvait dans chacun des groupes. Les résultats indiquent que les abuseurs ont été agressés sexuellement dans l'enfance dans une proportion environ six fois plus élevée que les non-pédophiles. On retrouve une proportion similaire chez les membres du clergé : les membres du clergé accusés d'avoir abusé sexuellement d'un enfant rapportent avoir eux-mêmes été agressés environ cinq fois et demie plus souvent que les membres du clergé qui n'avaient pas été accusés d'abus sexuel. D'après leurs analyses, les sujets qui avaient été abusés sexuellement dans l'enfance avaient 3,55 fois plus de chances de devenir eux-mêmes des agresseurs sexuels que les sujets non abusés.

      Les résultats, quoique fort intéressants, sont toutefois difficiles à interpréter. En effet, les auteurs n'indiquent pas quels étaient les termes utilisés pour définir les abus sexuels. L'âge auquel les abus sont survenus ainsi que les autres caractéristiques des abus sont aussi inconnus. La plus grande faille de cette étude, comme dans les autres précédemment citées, consiste en l'utilisation de rapports rétrospectifs chez des individus qui auraient eu un intérêt à se présenter comme une victime plutôt que comme un agresseur. Il n'est pas difficile d'imaginer toute la honte ressentie, surtout pour un membre du clergé, suite à une accusation d'abus sexuel sur un enfant. Ces hommes sont conscients du sentiment de révolte que causent leurs crimes dans la population. Pour certains d'entre eux, leur demander s'ils ont eux-mêmes été victimes d'abus sexuels représente une occasion unique de se réhabiliter aux yeux de leur entourage et du public.

      Une étude semble confirmer le caractère douteux des rapports obtenus à partir de sujets accusés ou incarcérés pour des délits sexuels. Hindman (1988, citée par Freund, Watson et Dickey, 1990) a comparé les taux d'abus sexuels recueillis chez deux groupes d'agresseurs sexuels. Dans cette étude, on a simplement demandé aux sujets du premier groupe de dire s'ils avaient déjà été abusés sexuellement dans l'enfance. On a ensuite posé la même question aux agresseurs qui composaient le deuxième groupe, sauf que ceux-ci devaient répondre tout en étant soumis à une épreuve (fausse) de « détecteur de mensonge ». Hindman rapporte que 67 % des membres du premier groupe soutiennent avoir été abusés sexuellement, tandis que seulement 29 % des agresseurs du deuxième groupe rapportent la même expérience.

      Afin de maximiser la validité et la fidélité des rapports de violeurs et de pédophiles à qui l'on avait demandé de décrire les abus dont ils auraient été victimes, Dhawan et Marshall (1996) ont pris pour seule précaution d'accompagner leurs questionnaires d'une entrevue semi-structurée. Freund, Watson et Dickey (1990) ont, quant à eux, tenté de résoudre ce problème différemment en utilisant une méthodologie semblable, mais en séparant les abuseurs en sous-groupes en se basant sur leur tendance à nier leurs crimes. On pourrait croire que, si un individu incarcéré pour un crime sexuel commis contre un enfant nie son délit, il sera moins tenté de se présenter comme une victime pour justifier ses gestes déviants. Les résultats de cette recherche indiquent, en effet, que les sujets qui rapportaient avoir été abusés sexuellement dans l'enfance avaient beaucoup moins tendance à nier leurs crimes que les sujets qui affirmaient ne pas avoir été abusés dans l'enfance.

      Freund et Kuban (1994) ont conduit une autre étude à partir du même groupe de sujets. Ils ont toutefois modifié le traitement statistique des données ainsi que le mode de sélection des sujets (les pères incestueux et ceux qui niaient leur crime furent exclus). Les résultats indiquent que l'âge des victimes pouvait statistiquement prédire la présence ou l'absence d'un abus sexuel subi dans l'enfance chez les agresseurs, ce qui indiquerait qu'une histoire d'abus sexuel serait principalement liée à la pédophilie et moins à d'autres types de délits sexuels.

      Hanson et Slater (1988) ont inclus, dans leur recension des écrits sur le sujet, plusieurs études non publiées, ce qui permet de donner un aperçu plus large du phénomène. Toutes les études citées par ces auteurs rapportent des taux d'abus qui varient entre 0 et 75 %. Il est important de remarquer que l'on retrouve les taux d'abus les plus élevés dans les recherches qui utilisent une définition plus large de l'abus sexuel et que, la plupart du temps, les échantillons étudiés sont trop restreints pour effectuer des analyses statistiques. En général, donc, les taux d'abus sexuels chez les agresseurs varient entre 25 et 33 %. Les quelques études qui ont eu recours à un ou même plusieurs groupes de contrôle adéquats révèlent un taux d'abus plus élevé chez les agresseurs sexuels que chez les non-agresseurs. Une chose semble cependant démontrée : seulement une minorité d'agresseurs sexuels (autant violeurs que pédophiles) rapportent avoir été abusés sexuellement dans l'enfance, ce qui va à l'encontre des idées généralement véhiculées. Si l'on tient compte du fait que les agresseurs pourraient avoir intérêt à se présenter comme des victimes, on pourrait déduire que le taux réel d'abus sexuels subis dans l'enfance dans cette population s'apparente à celui observé dans la population masculine en général (entre 3 et 30 % selon Peters, Wyatt et Finkelhor, 1986). Ainsi, ce facteur s'avérerait invalide et les chercheurs devraient tenter de trouver des méthodes différentes pour tester leurs hypothèses relatives au rôle de l'abus sexuel dans le développement d'intérêts sexuels déviants.

      Chez les enfants et les adolescents qui ont commis des agressions sexuelles (Vizard, Monck, & Misch, 1995), on retrouve également un taux d'abus sexuel relativement élevé. Ainsi, entre 30 et 70 % des jeunes (selon les études) qui ont commis des agressions sexuelles sur d'autres jeunes reconnaissent avoir eux-mêmes été abusés sexuellement. Encore une fois, on remarque que, dans la majorité des études, seulement une minorité d'agresseurs révèlent avoir été abusés sexuellement et que certaines études (v.g., Benoit & Kennedy, 1992) n'ont pas trouvé de liens significatifs entre le fait d'avoir été abusé sexuellement et le fait de commettre des agressions sexuelles. Qui plus est, Awad et Saunders (1991) ont même remarqué que les abus physiques subis dans l'enfance étaient plus fortement associés aux comportements sexuels déviants que les abus sexuels. Worling (1995) semble aussi avoir démontré qu'une histoire d'abus physique était plus fortement associée aux crimes sexuels commis par des adolescents sur des victimes de leur âge.

      Certains chercheurs ont tenté de contourner la possible invalidité des rapports donnés par les agresseurs en imaginant une méthodologie différente. Il ne s'agissait plus de demander à des agresseurs sexuels s'ils avaient été eux-mêmes abusés sexuellement dans l'enfance, mais bien de recruter un échantillon d'hommes issus de la population générale et de tenter d'établir un lien entre leur histoire sexuelle et leurs intérêts sexuels tels qu'ils les rapportent dans un questionnaire conçu à cet effet. Cette méthode a pour avantage de ne pas recourir à des sujets qui ont intérêt à se présenter comme des victimes et favorise, de plus, une certaine honnêteté chez les participants par son caractère anonyme.

      Deux études qui ont eu recours à des sujets issus de la population générale ont récemment été conduites. La première (Bagley, Wood, & Young, 1994) a été menée au Canada et les sujets furent tous recrutés au hasard parmi la population masculine de Calgary. Sept cent cinquante sujets ont participé à l'étude. Le but principal de cette recherche était d'évaluer l'incidence des agressions sexuelles commises contre des jeunes âgés de moins de 17 ans par des jeunes hommes âgés de 18 à 27 ans, en plus d'identifier les facteurs sociaux et psychologiques qui pouvaient être liés à ce type d'infraction sexuelle. Les chercheurs prédisaient, entre autres, que la présence d'un intérêt sexuel envers les enfants serait associée à une histoire d'abus sexuel. Leur définition de l'abus sexuel indiquait que les sujets devaient avoir été victimes de gestes sexuels non désirés comprenant des attouchements aux organes génitaux ou à l'anus avant l'âge de 17 ans et ce, peu importe l'âge de l'agresseur.

      Les résultats de cette recherche indiquent que les hommes qui furent abusés sexuellement rapportent avoir des intérêts sexuels plus déviants que les participants non abusés. Par exemple, 23,1 % des sujets qui rapportaient avoir été abusés sexuellement à de multiples reprises avouent être attirés sexuellement par des garçons âgés de 13 à 15 ans, tandis que seulement 1,6 % des sujets non abusés rapportent avoir le même intérêt sexuel. Pour ce qui est des agressions sexuelles commises par les participants sur des garçons de moins de 13 ans, 7,7 % des sujets abusés à de multiples reprises révèlent avoir posé de tels gestes, contre 0 % chez les sujets non abusés et chez ceux qui n'ont été abusés qu'une seule fois. Cependant, lorsque l'on analyse les résultats différemment, la présence d'abus sexuels avant l'âge de 17 ans ne semble pas être fortement reliée à la présence d'un intérêt sexuel envers les enfants. En effet, la corrélation entre une histoire d'abus sexuel et un intérêt envers les garçons de moins de 13 ans n'est que de 0,20. Cette corrélation est toutefois significative. De plus, la fréquence des abus sexuels subis semble être liée à la présence d'intérêts et de comportements sexuels déviants. C'est-à-dire que plus souvent un sujet rapporte avoir été abusé, plus il aura de chances de démontrer un intérêt sexuel pour les jeunes de moins de 16 ans. Les sujets qui rapportent avoir été abusés à de multiples reprises ont aussi été abusés à un plus jeune âge que les sujets qui ne rapportent qu'un seul abus. Les sujets abusés présentaient, par ailleurs, plus de symptômes d'anxiété, de dépression, de culpabilité ainsi que d'autres symptômes indiquant un plus haut taux de psychopathologie. Les abus émotionnels semblent aussi être associés aux intérêts et aux comportements sexuels déviants. Ces auteurs ont en effet trouvé une corrélation significative entre ces variables (r = 0,23).

      Une deuxième étude, qui a eu recours à une méthodologie semblable, fut publiée par Smiljanich et Briere (1996) et arrive à des conclusions différentes. Ces auteurs ont recruté 279 étudiants universitaires (dont 99 hommes) et les ont questionnés sur leurs habitudes sexuelles, comme par exemple, l'utilisation de matériel pornographique et le fonctionnement sexuel. Certaines questions visaient précisément à mesurer la présence d'un intérêt sexuel envers les enfants. Toutefois, aucune mesure ne visait les agressions sexuelles qui auraient pu avoir été commises par les participants. Les auteurs ont aussi inclus des mesures dont le but était d'évaluer deux autres types d'abus : l'abus émotionnel et l'abus physique. Les résultats obtenus par ces auteurs indiquent que 22,2 % des hommes se disent attirés sexuellement par les enfants et que 4 % rapportent se masturber en imaginant des fantasmes qui impliquent des enfants. Les taux recueillis chez les femmes sont beaucoup plus bas : 2,8 et 0 % respectivement. Malheureusement, les auteurs n'ont pas inclus dans l'étude, compte tenu de nombre trop peu élevé de sujets qui admettaient être attirés sexuellement par les enfants, les analyses statistiques qui auraient permis d'établir des liens plus précis entre une histoire d'abus sexuel et la présence d'un intérêt sexuel déviant. Ils ont toutefois conduit une analyse de fonction discriminante qui leur a permis d'identifier tous les sujets masculins qui rapportaient un intérêt sexuel envers les enfants. Les sujets déviants démontraient ainsi une estime de soi plus faible, plus de conflits sexuels, une plus grande impulsivité sexuelle, une plus grande utilisation de matériel pornographique et une plus grande difficulté à attirer des partenaires de leur âge. Étonnamment, aucune des mesures portant sur les différents abus (sexuels, émotionnels et physiques) n'était significativement reliée à la présence d'un intérêt sexuel pour les enfants.

      Il semble que d'autres auteurs reconnaissent aussi l'importance d'inclure dans les études qui portent sur les causes ou les conséquences des abus sexuels des mesures relatives aux autres types d'abus. On reconnaît généralement l'existence de deux autres catégories d'abus, mis à part l'abus sexuel : l'abus physique et l'abus psychologique/émotionnel. Certains auteurs se sont ainsi intéressés aux conséquences a court et à long terme de différents types d'abus, sans nécessairement s'intéresser au développement d'intérêts sexuels déviants (v.g., Loos & Alexander, 1997). Cette tendance illustre toutefois à quel point il est essentiel de déterminer quels sont les effets différentiels et combinés de ces différentes formes d'abus (Rosenberg, 1987). Pour ce qui est de l'étiologie de la pédophilie, on pourrait facilement imaginer que les individus qui commettent des crimes sexuels contre des enfants proviennent de milieux généralement plus « abusifs » que les sujets « normaux ». Dans ce cas, l'abus sexuel pourrait n'être qu'un seul des multiples facteurs associés au développement d'intérêts sexuels pour les enfants.

      Briere et Runtz (1988) ont étudié les conséquences de l'abus physique et psychologique sur une population d'étudiantes universitaires. Leur étude ne portait pas sur les effets des abus sur les préférences sexuelles des participantes, mais les résultats obtenus par ces auteurs indiquent tout de même que les deux types d'abus à l'étude occasionnaient des conséquences à la fois spécifiques et générales. En fait, certains types d'abus (v.g., l'abus physique de la part du père) semblent avoir des conséquences plus marquées au niveau de certains facteurs mesurés chez les participantes, mais la tendance générale semble indiquer que les deux formes d'abus étaient présentes chez les mêmes sujets et que leurs effets étaient plus ou moins reliés. Ces auteurs parlent d'une perspective « écologique » concernant les effets des abus, c'est-à-dire que, selon eux, il est important de considérer le milieu global d'où proviennent les victimes d'abus si l'on veut en mesurer les conséquences.

      Une étude récente (Mullen, Martin, Anderson, Romans, & Herbison, 1996) a été conduite auprès de 497 femmes, dont 107 avaient vécu une forme quelconque d'abus. L'étude ne portait pas sur les effets de ces abus sur les préférences sexuelles de ces femmes, mais sur une série de conséquences à long terme à la fois émotionnelles, sociales et sexuelles. Les résultats de cette recherche indiquent que les trois formes d'abus ont eu des effets plus semblables que différents sur les victimes. Les victimes d'abus sexuels démontraient cependant légèrement plus de difficultés sexuelles et interpersonnelles que celles qui n'avaient été victimes que d'abus physique ou émotionnel. Ces auteurs rapportent, de plus, que les différentes catégories d'abus semblaient avoir des effets additifs et ce, peu importe le type d'abus en cause.

      Hyland, Tsujimoto et Hamilton (1993), pour leur part, soulignent toute l'importance de mesurer différents types d'abus si l'on veut étudier le phénomène des abus sexuels. En effet, si une telle précaution n'est pas prise, certains sujets du groupe de contrôle pourraient avoir été victimes d'abus quelconques et en vivre les conséquences, ce qui rendrait la distinction entre des sujets abusés sexuellement et non abusés sexuellement plus difficile à établir. En effet, si les différentes sortes d'abus tendent à avoir des effets similaires, il est essentiel de se donner les moyens méthodologiques de déterminer à quel type d'abus sont dues les conséquences observées chez les sujets.


La présente étude

      Les abus sexuels subis dans l'enfance prédisposent-ils les jeunes garçons à développer un intérêt sexuel pour les enfants à l'âge adulte ? Comme on l'a vu à travers les nombreuses recherches citées plus haut, il est difficile de répondre à cette question en se basant sur les études qui n'ont eu pour sujets que des agresseurs sexuels incarcérés. En effet, leur intérêt à se présenter comme des victimes jette un doute sérieux sur la validité de leur témoignage. De plus, l'absence de groupe de contrôle adéquat dans plusieurs recherches représente aussi un problème important quand vient le temps d'interpréter les données. Une autre difficulté provient de la confusion entre plusieurs types d'abus. Il est en effet impossible de se prononcer sur les effets des abus sexuels si les sujets abusés sexuellement ont également été victimes, par exemple, d'abus physique.

      Le but de la présente étude est donc de mettre au jour le lien possible entre les abus sexuels subis dans l'enfance et les intérêts sexuels des hommes adultes qui en ont été victimes. La méthodologie proposée ici diffère à plusieurs niveaux de celle des recherches qui ont jusqu'à aujourd'hui tenté de répondre à la même question. Premièrement, cette étude permet d'éviter l'utilisation de sujets (tels que des agresseurs sexuels) qui auraient intérêt à rapporter un ou plusieurs abus sexuels dans l'enfance. Deuxièmement, comme les abus sexuels surviennent généralement dans des contextes où d'autres types d'abus sont aussi présents (Briere, 1992), des données ont été recueillies concernant les abus physiques subis dans l'enfance de façon à comparer l'impact de ces deux types d'abus sur les intérêts sexuels et aussi, de façon à isoler statistiquement l'impact de l'abus sexuel. Finalement, cette étude s'intéresse aux intérêts sexuels contrairement à la majorité des études précédemment citées qui, elles, ne s'intéressaient qu'aux comportements sexuels déviants. Dans la présente étude, les préférences sexuelles de sujets recrutés dans la population générale ont été mesurées objectivement à l'aide des mêmes méthodes utilisées pour l'évaluation des agresseurs sexuels.

      À la lumière des études présentées, l'hypothèse générale permet de prédire que des hommes abusés sexuellement dans l'enfance démontreront des intérêts sexuels plus déviants que des hommes qui n'ont pas été abusés sexuellement dans l'enfance. Plus précisément, il est prédit que :

  1. Des hommes qui ont été abusés sexuellement dans l'enfance démontreront plus d'excitation sexuelle face à des stimuli déviants que des hommes qui n'ont pas été abusés sexuellement dans l'enfance.
  2. Les hommes qui ont été victimes d'abus sexuels dans l'enfance démontreront plus de symptômes de stress post-traumatique (tels que mesurés par un questionnaire conçu à cette fin) que des hommes qui n'ont pas été abusés sexuellement dans l'enfance.
  3. Les sujets abusés sexuellement dans l'enfance auront aussi été plus souvent victimes d'abus physiques que les sujets du groupe de contrôle. Les abus physiques seront ainsi associés à la déviance sexuelle des sujets et aux symptômes de stress post-traumatique.
  4. Chez les hommes qui ont été abusés sexuellement dans l'enfance, la durée, la fréquence des abus et l'âge au moment du premier abus seront associés à la déviance sexuelle. C'est-à-dire que plus l'abus s'étendra sur une longue période, plus la déviance sera importante ; plus les abus auront été fréquents, plus le niveau de déviance tendra à être élevé ; plus jeune aura été la victime au moment du tout premier abus, plus la déviance sera marquée.

Méthodologie


Sujets

      Au total, 46 sujets âgés de plus de 18 ans ont participé à l'expérience. Ils ont été recrutés dans la communauté à l'aide d'annonces placées dans les journaux. On offrait aux sujets une rémunération de 20 dollars pour leur participation à l'étude. Ils étaient répartis en deux groupes distincts : un groupe expérimental (composé d'hommes ayant été abusés sexuellement dans l'enfance) et un groupe de contrôle. Les deux groupes étaient composés de 23 sujets chacun. Les sujets du groupe expérimental avaient répondu positivement à la question suivante : « avez-vous déjà été contraint, par une personne d'au moins 5 ans plus âgée que vous, à avoir des contacts sexuels, et ce, avant l'âge de 14 ans ? » La majorité des études qui portent sur les conséquences des abus sexuels subis dans l'enfance ont établi l'âge maximal des victimes à 15 ou même 17 ans, ce qui pourrait paraître trop élevé si on s'intéresse aux conséquences de ces abus sur les préférences sexuelles. L'âge maximal des victimes a donc été fixé à 13 ans (moins de 14 ans).

      Afin d'assurer que des sujets victimes de faux souvenirs d'abus sexuels ne participent à l'étude (Loftus, 1993 ; Loftus & Ketcham, 1994), on posa à chacun des participants la question suivante : « avez-vous déjà oublié, en tout ou en partie, ces contacts sexuels pour une certaine période de temps, pour vous les remémorer plus tard ? » Aucun sujet n'a répondu affirmativement à cette question.

      Les sujets du groupe expérimental étaient âgés en moyenne de 33,3 ans (ÉT = 6,7) et possédaient en moyenne 12 ans de scolarité (ÉT = 2,5). Huit sujets (35 %) étaient d'orientation homosexuelle et 14 (65 %) se décrivaient comme hétérosexuels. Sur les 23 participants de ce groupe, 19 (83 %) étaient célibataires, un seul (4 %) était marié et 3 (13 %) disaient être soit séparés ou divorcés. Au moment de participer à l'étude, 3 sujets (13 %) étaient toujours aux études, 11 (48 %) occupaient un emploi régulier et 9 (39 %) étaient sans travail.

      Le groupe de contrôle était, quant à lui, composé de sujets qui n'avaient jamais été abusés sexuellement dans l'enfance. Afin d'assurer un contraste plus marqué entre les deux groupes, les sujets qui rapportaient avoir été abusés sexuellement après l'âge de 14 ans ainsi que les sujets qui disaient avoir consenti à avoir des contacts sexuels avec une personne d'au moins 5 ans plus âgés qu'eux avant l'âge de 14 ans ont été exclus de la recherche.

      Vingt-trois sujets ont donc été retenus pour former le groupe de contrôle. Ces sujets étaient âgés en moyenne de 32,8 ans (ÉT = 6,0) et avaient fréquenté l'école pendant 13 ans en moyenne (ÉT = 2,1). Sept sujets (30 %) étaient d'orientation homosexuelle et 15 (70 %) étaient d'orientation hétérosexuelle. Vingt participants (87 %) étaient célibataires et 3 (13 %) étaient mariés. Au moment de participer à la recherche, 3 sujets (13 %) étaient toujours aux études, 12 (52 %) occupaient un emploi régulier et 8 (35 %) étaient sans emploi.

      Une série d'analyses statistiques fut conduite afin de vérifier s'il existait des différences significatives entre les participants du groupe expérimental et ceux du groupe de contrôle au niveau de l'âge, de la scolarité, de l'orientation sexuelle, de l'état civil et de l'occupation. Pour ce qui est de l'âge des sujets, un premier test t indique qu'il n'existe aucune différence significative entre les deux groupes de sujets, t(44) = 0,29, p = 0,776. La même constatation s'impose en ce qui a trait au nombre d'années de scolarité des participants, t(44) = -1,48, p = 0,147. Comme l'orientation sexuelle, l'état civil et l'occupation sont des facteurs qui s'expriment en fréquences, trois tests chi-carré à deux groupes indépendants (sujets abusés et sujets du groupe de contrôle) ont été conduits afin de déterminer s'il existait des différences significatives à ces niveaux. Ainsi, ces analyses indiquent que les deux groupes ne se distinguent pas sur ces trois facteurs, orientation sexuelle : c2(1, N = 46) = 0,099, p = 0,753 ; état civil : c2(2, N = 46) = 4,026, p = 0,134 ; occupation : c2(2, N = 46) = 0,102, p = 0,950. Bref, on n'observe aucune différence significative entre les deux groupes sur tous les facteurs socio-démographiques à l'étude.

      Afin de compléter la description des sujets qui composent le groupe expérimental, on leur a aussi demandé de décrire les abus qu'ils avaient subis. On questionna d'abord les sujets sur les sentiments éprouvés au moment des abus (je me suis senti : bien, mal, mixte ou confus) et sur leur propre évaluation des conséquences de ces abus sur leur sexualité en tant qu'adultes (positives, négatives, neutres ou mixtes). Ensuite, les participants devaient répondre à une série de questions dont le but était de préciser la nature des abus subis. Les sujets devaient ainsi donner l'âge approximatif auquel les abus avaient commencé, l'âge auquel les abus se sont terminés (en le soustrayant de l'âge du début, on obtient la durée de la période d'abus), la fréquence totale des abus, le nombre d'abuseurs, le sexe des abuseurs, leur relation avec les abuseurs (inconnu, connaissance, parenté ou parent), le degré de violence subie et le type de contrainte employé par les abuseurs (contrainte physique, menace, arme).

      Le présente ces résultats. Ainsi, on remarque que 11 sujets (48 %) rapportent s'être sentis mal au moment des abus, que 5 sujets (22 %) disent s'être sentis bien et que 7 participants (30 %) affirment avoir éprouvé de la confusion ou des émotions mixtes (positives et négatives). De plus, 8 sujets (35 %) évaluent que les abus ont eu des effets négatifs sur leur sexualité, 8 (35 %) croient que les abus n'ont occasionné aucune conséquence sur leur vie sexuelle et 7 participants (30 %) jugent que les conséquences ont été mixtes (à la fois positives et négatives). Aucun participant ne croyait que les abus avaient eu des conséquences uniquement positives sur leur sexualité.

      
Tableau I : Caractéristiques des abus sexuels subis par les sujets du groupe expérimental
Sujets Sentis ? Conséquences Âge Durée Fréquence Abuseurs Sexe Relation Violence Contrainte
1 Mal Négatives 3.0 9.00 100 1 F Parent 0 Physique
2 Mal Négatives 8.5 7.58 1000 1 M Parent 4 Arme/Men.
3 Mal Négatives 12.0 - 1 4 F Connaissance 0 Phys./Men.
4 Mal Négatives 10.0 5.00 1000 2 M Connaissance 0 Phys./Men.
5 Mixte Mixtes 4.7 8.00 3 3 M Connaissance 0 Physique
6 Mixte Mixtes 12.0 - 1 1 M Inconnu 0 Physique
7 Mixte Mixtes 6.6 3.50 30 3 M Parenté 0 -
8 Mal Neutres 8.0 1.00 8 1 M Parent 0 Menaces
9 Mal Mixtes 11.5 0.42 13 3 M Inconnu 1 Phys./Men.
10 Mal Neutres 11.0 - 1 1 M Connaissance 0 Menaces
11 Mal Neutres 13.2 - 1 1 M Parent 0 Menaces
12 Mal Neutres 9.3 7.17 4 4 M Inc./Conn. 0 -
13 Bien Neutres 11.5 2.50 500 1 F Parenté 0 Menaces
14 Mal Négatives 6.0 0.08 4 1 M Parenté 0 -
15 Mal Négatives 11.0 2.00 3 3 M Connaissance 0 Menaces
16 Bien Neutres 10.0 0.08 2 1 M Connaissance 0 -
17 Mixte Négatives 6.0 0.33 10 1 M Parent 0 -
18 Bien Mixtes 7.0 1.00 20 2 M Connaissance 0 -
19 Mixte Neutres 10.5 0.50 2 2 M Inc./Conn. 0 Physique
20 Bien Mixtes 13.0 - 1 1 M Parent 0 -
21 Mixte Neutres 4.0 - 1 1 M Inconnu 0 Physique
22 Mixte Mixtes 7.0 0.10 2 2 M et F Connaissance 0 -
23 Bien Négatives 11.0 1.50 25 1 M Parent 0 -
Moyenne     8.99 2.16 118.78 2.30     0.22  

      Pour ce qui est des abus sexuels comme tels, on retrouve au bas du Tableau I les moyennes pour l'âge des sujets au moment du premier abus sexuel, pour la durée de la période d'abus, la fréquence des abus, le nombre d'abuseurs ainsi que le degré de violence subi par les victimes. Le degré de violence est mesuré à l'aide d'une échelle en sept points (de 0 à 6) qui va de « aucune blessure » à « mutilation après la mort » (Quinsey & Chaplin, 1982). Pour ce qui est du sexe des abuseurs, les résultats indiquent que 18 sujets (78 %) ont été abusés par des hommes; 4 (17 %), par des femmes et un seul (4 %), à la fois par un homme et une femme. Les abuseurs étaient dans 7 cas (30 %) des parents (père, mère, frère, soeur) ; dans 3 cas (13 %), des membres plus éloignés de leur famille (oncle, tante, cousin, cousine, etc.) ; dans 8 cas (35 %), des connaissances (ami, gardienne, moniteur, etc.) ; dans 3 cas (13 %), il s'agissait d'inconnus et finalement, dans 2 cas (9 %), les abuseurs étaient à la fois composés d'inconnus et de connaissances. Par ailleurs, les résultats indiquent que les abuseurs ont eu recours à des contraintes physiques

      dans 5 cas (22 %), de menaces, dans 5 cas (22 %), d'une arme et de menaces dans un seul cas (4 %) et de contraintes et de menaces dans 3 cas (13 %).

      Le Tableau II présente en détail les types de gestes posés par les agresseurs sur leur victime. Ainsi, on observe que 11 sujets (48 %) ont été victimes d'exhibitionnisme, que 13 sujets (57 %) ont été témoins d'exhibitionnisme avec masturbation, que 4 sujets (17 %) ont été la cible du voyeurisme de leur agresseur, que 17 sujets (74 %) ont dû subir les attouchements de leur agresseur, que 11 sujets (48 %) ont été contraints à masturber leur agresseur, que 11 sujets (48 %) se sont fait masturber par leur agresseur, que 11 sujets (48 %) ont été victimes de frottage génital/génital, que 7 sujets (30 %) ont été forcés à avoir des contacts oraux-génitaux sur leur agresseur, que 10 sujets (43 %) ont subi la fellation, que 6 sujets (26 %) se sont fait sodomiser par leur abuseur, et que 5 sujets (22 %) ont été victimes de tentative de pénétration anale. Un participant (4 %) rapporte avoir été contraint à pénétrer ses abuseurs de sexe féminin et un autre (4 %), à subir des attouchements uniquement sur les fesses.

      En résumé, les participants ont subi en moyenne plus d'une centaine d'abus sexuels à partir de l'âge de neuf ans, pour une période moyenne de deux ans. Ils ont été abusés par deux agresseurs de sexe masculin (en majorité), des parents ou des connaissances pour la plupart. Les abuseurs ont usé de peu de violence, mais ont eu recours à des menaces et des contraintes physiques. La majorité des victimes ont, quant à elles, subi des attouchements, mais ont aussi été contraintes à subir une grande variété des gestes sexuels de la part de leurs agresseurs.

      
Tableau II : Nature des gestes posés par les abuseurs pour chaque sujet
Sujets Exhibit. Exh. + Mast. Voyeuris. Attouchem. Mast. Abus. Mast. Vict. Frottage Oral Abus. Fellat. Vict. Sodomie Tent. sodo. Autre
1       X     X          
2   X   X X   X X X X    
3 X     X         X     X
4       X X X   X X X    
5 X     X   X       X    
6   X   X X X            
7       X X X X X X X X  
8 X X   X X X X X X      
9 X X   X X X X X X X X  
10 X   X       X          
11   X     X              
12   X                   X
13 X X X X X X X X X   X  
14 X   X                  
15 X X X X X X X   X   X  
16   X   X     X          
17   X   X   X            
18 X X   X X X X X X X X  
19 X     X                
20                 X      
21 X X                    
22   X   X X X            
23       X     X          
Total 11 13 4 17 11 11 11 7 10 6 5 2

      Mesures

      Deux types de mesures ont été utilisés : premièrement, une série de questionnaires permettant de décrire la nature des abus (sexuels et physiques) subis ainsi qu'un questionnaire mesurant les symptômes de stress post-traumatique associés aux abus sexuels et deuxièmement, une mesure physiologique permettant de déterminer les préférences sexuelles des sujets.

      Questionnaires. Tous les participants ont rempli trois questionnaires avant de prendre part à l'évaluation physiologique. Un premier était destiné à recueillir les informations sur les abus sexuels subis avant l'âge de 14 ans. Les résultats ont été présentés dans la section précédente (voir Appendice A).

      Un court questionnaire dont le but était de mesurer le niveau d'abus physique subi par les victimes a aussi été distribué aux participants. Il s'agit du même questionnaire que celui utilisé par Briere et Runtz (1988, 1990). Les sujets devaient donc indiquer la fréquence des actes violents posés par un parent à leur endroit. Ce questionnaire a été traduit par l'auteur de cette étude avant d'être distribué aux participants (voir Appendice B).

      Les sujets devaient remplir un troisième questionnaire : le Trauma Symptom Checklist (TSC-33 ; Briere & Runtz, 1989 ; voir Appendice C). Ce questionnaire vise spécifiquement à mesurer les conséquences de l'abus sexuel sur différents symptômes psychologiques (v.g. : insomnie, culpabilité) et physiques (v.g. : maux de tête, problèmes digestifs). Ce questionnaire est composé de 33 items que les sujets avaient à coter sur une échelle de quatre points (jamais, occasionnellement, assez souvent et très souvent). Les 33 items sont regroupés en cinq sous-échelles : dissociation, anxiété, dépression, symptômes post-traumatiques reliés aux abus sexuels et troubles du sommeil. La version originale de cet instrument fait preuve d'une bonne consistance interne (a = 0,89) et d'une bonne validité discriminante, autant auprès d'une population féminine que masculine (Briere, Evans, Runtz, & Wall, 1988 ; Briere & Runtz, 1989 ; Gold, Milan, Mayall, & Johnson, 1994 ; Whiffen, Benazon, & Bradshaw, 1997). Cette échelle a été traduite par deux individus indépendants (dont l'auteur) et les deux traductions ont ensuite été comparées. La version finale est le résultat d'un compromis entre ces deux versions. Il faut toutefois noter que la traduction de plusieurs items était relativement facile à effectuer (v.g., insomnia : insomnie ; nightmares : cauchemars, etc.), les deux traductions étaient donc, dès le départ, fort semblables.

      Évaluation phallométrique. L'évaluation phallométrique s'est déroulée à l'Université de Montréal dans un laboratoire composé de deux pièces contiguës : une première réservée aux sujets et servant de lieu de présentation et d'écoute des stimuli, une seconde réservée à l'expérimentateur et servant à l'enregistrement physiologique et au contrôle de la présentation des stimuli. Un système d'interphone reliait les deux salles et permettait à l'expérimentateur et aux sujets de communiquer.

      L'enregistrement de la réaction pénienne a été effectué à l'aide d'une jauge (ou extensomètre) au mercure que les sujets plaçaient autour de leur pénis. Cette jauge est composée d'un mince anneau de caoutchouc contenant du mercure. Lors d'une érection, la colonne de mercure s'amincit, ce qui produit une diminution de la conductance électrique. L'extensomètre est relié à un pléthysmographe qui enregistre les variations de la conductance électrique et les transmet ensuite à un ordinateur.

      Deux séries de stimuli ont été présentées aux participants. La première était composée de 18 diapositives. Ces diapositives représentaient des vues frontales d'individus nus, de façon à déterminer les intérêts sexuels des sujets envers les enfants d'âges et de sexes différents. Elles sont extraites de la série de Laws et Osborn (1983) et regroupées en neuf catégories, chacune contenant deux stimuli : 1) filles âgées de 1 à 7 ans, 2) filles âgées de 8 à 12 ans, 3) filles âgées de 13 à 17 ans, 4) femmes adultes, 5) garçons âgés de 1 à 7 ans, 6) garçons âgés de 8 à 12 ans, 7) garçons âgés de 13 à 17 ans, 8) hommes adultes et finalement, 9) stimuli neutres (sur lesquels des fleurs sont représentées). Ces diapositives démontrent une bonne validité discriminante, c'est-à-dire qu'il est possible de distinguer, sur la base des profils d'excitation sexuelle obtenus à l'aide de ces stimuli, un groupe d'abuseurs sexuels d'un groupe de non-abuseurs (Barsetti, Earls, Lalumière, & Bélanger, sous presse). Des résultats similaires ont été obtenus dans d'autres laboratoires avec différentes séries de stimuli visuels (v.g., Grossman, Cavanaugh, & Haywood, 1992 ; Laws, Gulayets, & Frenzel, 1995).

      La seconde série de stimuli était composée de 22 bandes sonores d'une durée approximative d'une minute et demie chacune. Ces bandes sonores sont des traductions d'histoires originellement écrites en anglais par une équipe de psychologues du Oak Ridge Mental Health Center de Penetanguishine en Ontario. Ces bandes décrivaient principalement des interactions sexuelles entre un homme adulte et des enfants et étaient regroupées en 11 catégories : 1) fillette passive (sans violence), 2) fillette non consentante (contrainte physique), 3) viol d'une fillette (violence exagérée et pénétration), 4) agression physique d'une fillette (violence non sexuelle), 5) garçon passif (sans violence), 6) garçon non consentant (contrainte physique), 7) viol d'un garçon (violence exagérée et pénétration anale), 8) agression physique d'un garçon (violence non sexuelle) ; deux catégories supplémentaires étaient consacrées aux adultes consentants (hétérosexuelles et homosexuelles) et la onzième catégorie était composée de stimuli neutres (sans violence ni sexualité). Chacune des catégories décrivant des interactions entre un homme et un enfant était composée de deux stimuli impliquant des jeunes âgés de huit ou de dix ans. Les autres catégories étaient aussi constituées de deux stimuli chacune. Il s'agit des mêmes bandes sonores que Barsetti et ses collaborateurs (sous presse) ont utilisées dans leur recherche.

      Différents types de bandes sonores décrivant des scènes à caractère sexuel ont aussi fait preuve, dans d'autres laboratoires, d'une bonne validité discriminante, autant auprès de violeurs que de pédophiles (v.g., Avery-Clark & Laws, 1984 ; Barker & Howell, 1992 ; Lalumière & Quinsey, 1994 ; Miner, West, & Day, 1995).

      Afin de permettre aux sujets de s'habituer à la situation expérimentale, des extraits de films pornographiques disponibles sur le marché ont été présentés aux participants au début de la séance d'évaluation phallométrique. Les scènes présentées impliquaient soit un homme et une femme ou soit deux hommes, et ce, en fonction de l'orientation sexuelle des participants.


Déroulement de l'expérience

      Afin d'éviter que certains participants n'affirment avoir été abusés sexuellement dans l'enfance alors que ce n'était pas le cas, certaines mesures ont été prises concernant la sélection des sujets. L'annonce publiée dans le journal n'indiquait pas quel était le but réel de la recherche ainsi que la catégorie de participants désirée (c.-à-d., abusés sexuellement ; voir Appendice D). En procédant de cette façon, on a réduit les chances que des sujets se créent un passé d'abus seulement pour recevoir la rémunération dont faisait mention l'annonce. Les personnes qui ont répondu à l'annonce ont toutes reçu la même information concernant le but général de la recherche ainsi que le déroulement de l'expérience (voir Appendice E). Afin de déterminer si les sujets avaient été abusés sexuellement dans l'enfance, on leur demandait, après avoir donné toutes les informations pertinentes et avoir répondu aux questions des participants potentiels, s'ils avaient déjà eu des contacts sexuels avant l'âge de 14 ans avec une personne plus âgée qu'eux. On expliquait aux sujets qu'il s'agissait d'une question de routine posée à tous ceux qui répondaient à l'annonce et qu'ils étaient tout à fait libres de répondre. Si les sujets répondaient positivement à cette question, on leur demandait s'il s'agissait d'un abus sexuel.

      L'annonce fut publiée à quatre reprises sur une période d'un an et demi, toujours dans le même hebdomadaire. Au total, 361 personnes ont répondu à l'annonce, soit pour offrir leur participation ou pour simplement recueillir de l'information sur l'étude. Étant donnée la relative rareté des victimes, lorsqu'un sujet indiquait avoir été abusé sexuellement dans l'enfance et qu'il ajoutait être intéressé et disponible pour participer à l'étude, l'expérimentateur prenait immédiatement rendez-vous avec lui. Ainsi, on évitait de perdre des sujets qui se seraient désintéressés de la recherche après un certain temps. Les sujets qui indiquaient ne pas avoir été abusés sexuellement étaient automatiquement inclus dans le groupe de contrôle. La priorité de participation était d'abord accordée aux sujets abusés et les sujets du groupe de contrôle étaient rencontrés par la suite. Le nombre de participants du groupe de contrôle correspond au nombre de sujets recrutés pour le groupe expérimental puisqu'ils étaient appariés selon leur âge. Cette mesure était prise pour assurer une certaine équivalence entre les deux groupes de sujets.

      Du nombre total d'appels reçus, 105 sujets n'ont pu être rejoints pour différentes raisons (v.g., mauvais numéro de téléphone, incapacité de contacter le sujet après plusieurs tentatives, etc.). Certains sujets n'ont aussi pas été rejoints car ils ne correspondaient pas aux critères de la recherche (v.g., quelques femmes ont téléphoné ainsi que plusieurs non-francophones). Des 256 sujets rejoints, 24 ont affirmé ne pas être intéressés à participer à l'expérience pour diverses raisons (v.g., manque de disponibilité, intimidé par la procédure, rémunération insuffisante pour la durée de l'expérience, etc.). Ainsi, 232 sujets se sont montrés intéressés à participer à l'étude, ce qui représente un taux d'acceptation de 90,63 %. L'expérimentateur a questionné toutes ces personnes sur leur passé d'abus sexuel. Trente-deux sujets ont révélé avoir été victimes d'abus sexuels avant l'âge de 14 ans : le taux d'abus sexuel se chiffre donc à 13,79 %. Ce taux concorde avec ceux recueillis dans d'autres études (Bagley, Wood, & Young, 1994 ; Fromuth & Burkhart, 1989 ; Peters, Wyatt, & Finkelhor,1986). Il faut toutefois noter que ce taux n'inclut pas les hommes abusés sexuellement après l'âge de 14 ans : le taux réel d'abus sexuels serait donc un peu plus élevé. De ces 32 personnes, 23 ont finalement participé à l'étude. Les neuf autres sujets n'ont pu participer pour différentes raisons (v.g., un sujet s'est présenté en état d'ébriété, un autre ne s'est pas présenté aux rendez-vous fixés, quelques-uns n'avaient pas la disponibilité nécessaire, incompatibilité d'horaires entre l'expérimentateur et les sujets, etc.).

      À leur arrivée au laboratoire, les sujets devaient lire et signer un formulaire de consentement (voir Appendice F) et remplir un questionnaire concernant leur consommation d'alcool, de médicaments et de drogues ainsi que le temps écoulé depuis leur dernière éjaculation. À l'aide de ce même questionnaire, on pouvait aussi recueillir des informations relatives aux délits sexuels qui auraient pu avoir été commis par les participants (voir Appendice G). Ensuite, on leur demandait de remplir les trois questionnaires qui visaient à recueillir des informations sur les abus subis et lorsque cette étape était terminée, on expliquait en détail le déroulement de l'évaluation phallométrique, le fonctionnement et la pose de la jauge au mercure et on répondait à toutes leurs questions.

      Au début de la séance, les sujets, assis dans un fauteuil, ont visionné un extrait d'une bande vidéo érotique d'une durée d'environ cinq minutes. Cette bande était présentée d'une part, dans le but de familiariser les sujets avec la situation d'enregistrement de la réponse sexuelle (et ainsi favoriser une désensibilisation à la situation expérimentale) et d'autre part, dans le but de générer une première réponse sexuelle. Lors du retour au niveau de base (flaccidité du pénis), l'expérimentateur demandait aux sujets d'évaluer subjectivement l'érection maximale atteinte durant le film sur une échelle de 0 à 100.

      Les diapositives ont ensuite été présentées dans un ordre aléatoire fixe déterminé à l'avance et les bandes sonores ont, quant à elles, été présentées dans deux ordres différents prédéterminés à l'avance. La présentation aléatoire des stimuli permet de contrôler l'effet d'ordre et la contamination due à la fatigue des participants. Les diapositives ont toutes été présentées pour une durée d'une minute et une pause d'au moins 30 secondes entre chacun des stimuli (diapositives et bandes) était nécessaire afin de s'assurer que les sujets étaient retournés au niveau de base. Si après 30 secondes, le retour au niveau de base n'était pas complet, une pause plus longue était alors accordée. De plus, pour être retenus, tous les participants devaient montrer une excitation sexuelle significative au cours de l'évaluation physiologique (c.-à-d., montrer plus d'excitation sexuelle face aux stimuli sexuels qu'aux stimuli neutres). L'expérience durait au total environ deux heures et demie et les sujets pouvaient bénéficier d'une pause s'ils le désiraient.

      L'expérience terminée, les sujets ont reçu 20 dollars et étaient remerciés de leur participation. Sur demande, les sujets pouvaient avoir accès aux résultats de l'évaluation phallométrique. Tous les sujets en ont fait la demande.


Résultats

      La présentation des résultats est divisée en trois parties. La première présente les résultats des analyses de variance qui portent sur les profils d'excitation sexuelle obtenus lors de l'évaluation phallométrique. La deuxième partie présente les analyses complémentaires qui permettent de comparer les deux groupes de sujets au niveau des différents indices de déviance, des résultats au TSC-33 (incluant les sous-échelles) et de l'échelle portant sur les abus physiques. Finalement, la troisième partie présente les analyses qui permettent de mettre en relation les différentes variables.


Résultats de l'évaluation phallométrique

      Les données obtenues à l'évaluation phallométrique ont d'abord été transformées en scores z. Comme une distribution de scores z a une moyenne de 0 et un écart-type de 1, elle permet une comparaison inter et intrasujets plus précise en fournissant une base commune. Cette mesure permet ainsi d'uniformiser la variance entre les sujets et élimine la variabilité due aux différences individuelles (Earls, Quinsey, & Castonguay, 1987). Ainsi, peu importe l'amplitude des réactions obtenues par les participants, tous les sujets peuvent être comparés entre eux sur une même base. Cette transformation consiste à, premièrement, calculer la moyenne des résultats bruts pour chaque sujet (une moyenne par série de stimuli) ainsi que l'écart-type. Ensuite, on calcule le score z en soustrayant du résultat brut d'un stimulus donné la moyenne obtenue pour ce sujet et on divise le tout par l'écart-type. On obtient un score z par stimulus.

      Les résultats bruts ont toutefois été analysés. Ces analyses sont présentées en appendice (voir Appendice H). Les conclusions qui peuvent être tirées de ces analyses ne diffèrent pas de façon importante des conclusions issues des analyses effectuées à partir des données transformées.

      Avant de présenter les résultats des analyses, il faut indiquer que deux sujets n'ont pas obtenu de réactions sexuelles significatives aux diapositives (c.-à-d. qu'ils ont réagi plus fortement aux stimuli neutres qu'à tous les autres stimuli). Les données recueillies pour ces deux sujets n'ont donc pas été incluses dans les analyses statistiques. Ces sujets appartenaient au groupe de contrôle et étaient tous deux d'orientation hétérosexuelle. De plus, dû à une erreur de la part de l'expérimentateur, les données d'un sujet aux bandes sonores furent perdues. Ces résultats n'ont donc pas pu être analysés. Ce dernier sujet faisait partie du groupe d'hommes abusés sexuellement et était aussi d'orientation hétérosexuelle.

      Résultats aux diapositives. La Figure 1 présente les résultats obtenus aux diapositives chez les deux groupes de sujets (abusés et non abusés). Ces deux groupes ont été subdivisés entre sujets homosexuels et hétérosexuels. Cette subdivision était nécessaire, puisqu'il s'agit de deux catégories distinctes de préférence sexuelles.

      

Figure 1 : Érections moyennes face aux différentes catégories de dispositivesen fonction du groupe et de l'orientation sexuelle

      L'analyse visuelle de la Figure 1 indique que l'évaluation phallométrique semble bien discriminer les sujets homosexuels et hétérosexuels. Cette impression est confirmée par une analyse de variance 2 X 2 X (9) (Groupe X Orientation sexuelle X Catégorie de stimuli) avec des mesures répétées sur le dernier facteur. La correction de Greenhouse-Geiser a été appliquée sur les mesures répétées. Les résultats de cette analyse sont présentés au Tableau III.

      
Tableau III : Analyse de variance 2 X 2 X (9) (Groupe X Orientation sexuelle X Catégorie de stimuli) à partir des résultats aux diapositives
Source SC dl CM F p
           
Groupe 0.000 1 0.000 2.08 0.157
           
Orientation 0.000 1 0.000 0.21 0.651
           
G X O 0.000 1 0.000 0.11 0.739
           
Erreur 0.000 40 0.000    
           
Catégorie 22.677 5.40 2.835 6.79 0.000
           
O X C 46.685 5.40 5.836 13.97 0.000
           
G X C 1.909 5.40 0.239 0.57 0.735
           
G X O X C 6.803 5.40 0.850 2.04 0.070
           
Erreur 133.576 215.88 0.418    

      Afin de faciliter la lecture du tableau, tous les résultats significatifs figurent en caractères gras. On remarque d'abord que l'effet principal du facteur Groupe est non significatif. Il en est de même pour le facteur Orientation sexuelle. L'effet principal du facteur Catégorie de stimuli est quant à lui significatif. Pour ce qui est des interactions, seule l'interaction entre les facteurs Orientation sexuelle et Catégorie de stimuli s'avère significative, ce qui signifie que les sujets ont réagi différemment aux stimuli en fonction de leur orientation sexuelle. Comme cette dernière interaction est significative, les effets principaux n'ont pas été interprétés.

      Afin de décomposer les effets du facteur Orientation sexuelle sur chacun des niveaux du facteur Catégorie de stimuli, une analyse des effets simples s'est avérée nécessaire. Le Tableau IV présente les résultats de cette analyse. On note une première différence significative au niveau des stimuli qui représentaient des fillettes âgées de 8 à 12 ans. Les sujets hétérosexuels ont ainsi réagi plus fortement à ces stimuli (M = 0,488, ÉT = 0,669) que les sujets homosexuels (M = -0,157, ÉT = 0,506). On remarque la même différence pour les stimuli qui représentaient des adolescentes. Les sujets hétérosexuels ont obtenu une moyenne de 0,269 (ÉT = 0,819) tandis que les sujets homosexuels obtenaient une moyenne de -0,236 (ÉT = 0,649) pour cette catégorie de stimuli. Une différence significative entre ces deux groupes est aussi détectée au niveau des diapositives qui représentaient des femmes adultes. Les moyennes obtenues étaient pour les sujets hétérosexuels de 1,097 (ÉT = 0,924) et de -0,224 (ÉT = 0,596) pour les sujets homosexuels.

      
Tableau IV : Résultats de l'analyse d'effets simples du facteur Orientation sexuelle sur chacun des niveaux du facteur Catégorie de stimuli pour les résultats aux diapositives
Source SC dl CM F p
           
Neutre 0.500 1 0.500 2.43 0.127
           
Fille 1-7 ans 0.097 1 0.097 0.37 0.545
           
Fille 8-12 ans 3.933 1 3.933 10.10 0.003
           
Fille 13-17 ans 2.804 1 2.804 5.27 0.027
           
Femme adulte 16.953 1 16.953 23.91 0.000
           
Garçon 1-7 ans 0.204 1 0.204 0.84 0.365
           
Garçon 8-12 ans 1.112 1 1.112 4.16 0.048
           
Garçon 13-17 ans 2.412 1 2.412 10.02 0.003
           
Homme adulte 18.670 1 18.670 37.91 0.000
           
Erreur 19.700 40 0.493    

      Pour ce qui est des stimuli qui représentaient des modèles de sexe masculin, on note que les sujets homosexuels ont réagi plus fortement aux diapositives qui représentaient des garçons âgés de 8 à 12 ans (M = 0,110, ÉT = 0,662) que les sujets hétérosexuels (M = -0,245, ÉT = 0,463). On observe le même type de différence au niveau des stimuli qui représentaient des adolescents et des hommes adultes. Ainsi, les sujets homosexuels ont obtenu des moyennes de 0,156 (ÉT = 0,631) pour les adolescents et de 1,025 (ÉT = 1,019) pour les hommes adultes. Les sujets hétérosexuels ont, quant à eux, obtenu des moyennes de -0,352 (ÉT = 0,412) et de -0,343 (ÉT = 0,442) pour ces mêmes stimuli.

      Afin de vérifier s'il existait des différences au niveau du facteur Catégorie de stimuli sur chacun des niveaux du facteur Orientation sexuelle, on a procédé à une série de comparaisons a posteriori à l'aide de la méthode de Tukey a. Les résultats sont présentés au Tableau V. On remarque que, chez les sujets d'orientation homosexuelle, seules les réactions évoquées par les diapositives qui représentaient des hommes adultes se distinguent significativement des autres catégories de stimuli. Chez les sujets hétérosexuels, on observe que seules les réactions obtenues face aux stimuli qui représentaient des fillettes âgées de 8 à 12 ans, des adolescents ainsi que des femmes adultes diffèrent significativement des réactions enregistrées face aux stimuli neutres. Les réactions observées aux stimuli de femmes adultes se distinguent, quant à elles, significativement des réactions évoquées par toutes les autres catégories de stimuli. De plus, les réactions obtenues à partir des stimuli qui représentaient des adolescentes diffèrent significativement des réactions obtenues aux stimuli qui présentaient des garçons

      âgés de 1 à 7 ans, des adolescents ainsi que des hommes adultes. Les réactions enregistrées face aux stimuli qui représentaient des fillettes âgées de 8 à 12 ans diffèrent, quant à elles, significativement des réactions observées face à toutes les autres catégories de stimuli, à l'exception des adolescentes.

      Homosexuels

      
Tableau V : Résultats des comparaisons de moyennes à posteriori selon la méthode de Tuckey a pour le facteur Catégorie de stimuli sur tous les niveaux du facteur Orientation sexuelle pour les résultats aux diapositives
Moyennes Catégories F1-7 F-8-12 F13-17 Femme G1-7 G8-12 G13-17 Homme
-0.236 Neutre 0.04 0.08 0.00 0.01 0.07 0.35 0.39 1,26**
-0.273 F1-7 - 0.12 0.04 0.05 0.11 0.38 0.43 1,30**
-0.157 F8-12 - - 0.08 0.07 0.01 0.27 0.31 1,18**
-0.236 F13-17 - - - 0.01 0.07 0.35 0.39 1,26**
-0.224 Femme - - - - 0.06 0.33 0.38 1,25**
-0.164 G1-7 - - - - - 0.27 0.32 1,19**
0.110 G8-12 - - - - - - 0.05 0,91**
0.156 G13-17 - - - - - - - 0,87**
1.025 Homme - - - - - - - -

      ** = p 0,01

      Hétérosexuels

      
Tableau V-A: Résultats des comparaisons de moyennes à posteriori selon la méthode de Tuckey a pour le facteur Catégorie de stimuli sur tous les niveaux du facteur Orientation sexuelle pour les résultats aux diapositives
Moyennes Catégories F1-7 F-8-12 F13-17 Femme G1-7 G8-12 G13-17 Homme
-0.462 Neutre 0.31 0,95** 0,73** 1,56** 0.17 0.22 0.11 0.12
-0.157 F1-7 - 0,64** 0.43 1,25** 0.14 0.09 0.19 0.19
0.488 F8-12 - - 0.22 0,61** 0,78** 0,73** 0,84** 0,83**
0.269 F13-17 - - - 0,83** 0,56** 0.51 0,62** 0,61**
1.097 Femme - - - - 1,39** 1,34** 1,45** 1,44**
-0.295 G1-7 - - - - - 0.05 0.06 0.05
-0.245 G8-12 - - - - - - 0.11 0.10
-0.352 G13-17 - - - - - - - 0.01
-0.343 Homme - - - - - - - -

      ** = p 0,01

      En résumé, les analyses conduites à partir des résultats obtenus aux diapositives indiquent que les sujets abusés sexuellement dans l'enfance n'ont pas réagi de façon significativement différente des sujets du groupe de contrôle. L'évaluation phallométrique a cependant bien distingué les sujets homosexuels des sujets hétérosexuels sur la base de leur profil d'intérêts sexuels. De plus, il semble que les sujets démontrent une préférence pour les stimuli non déviants (représentant des adultes, des adolescents ou des adolescentes).

      Résultats aux bandes sonores. La Figure 2 présente les résultats obtenus aux bandes sonores. On observe d'abord, encore une fois, que l'évaluation semble bien distinguer les sujets homosexuels des sujets hétérosexuels. Cette impression est confirmée par une deuxième analyse de variance 2 X 2 X (11) (Groupe X Orientation sexuelle X Catégorie de stimuli) avec des mesures répétées sur le dernier facteur.

      

Figure 2 : Érections moyennes face aux différentes catégories de bandes sonores en fonction du groupe et de l'orientation sexuelle

      La correction de Greenhouse-Geiser a été appliquée sur les mesures répétées. Les résultats de cette analyse sont présentés au Tableau VI. On observe d'abord que les effets principaux des facteurs Groupe et Orientation sexuelle ne sont pas significatifs. L'effet principal du facteur Catégorie de stimuli est cependant significatif. Pour ce qui est des interactions, on remarque que seule l'interaction entre les facteurs Catégorie de stimuli et Orientation sexuelle est significative, ce qui signifie que les sujets ont réagi différemment aux bandes sonores en fonction de leur orientation sexuelle. Comme cette dernière interaction s'avère significative, les effets principaux n'ont pas été interprétés.

      
Tableau VI : Analyse de variance 2 X 2 X (11) (Groupe X Orientation sexuelle X Catégorie de stimuli) à partir des résultats aux bandes sonores
Source SC dl CM F p
           
Groupe 0.000 1 0.000 2.18 0.148
           
Orientation 0.000 1 0.000 1.51 0.226
           
G X O 0.000 1 0.000 0.73 0.399
           
Erreur 0.006 41 0.000    
           
Catégorie 84.461 5.46 8.446 19.44 0.000
           
O X C 57.105 5.46 5.711 13.14 0.000
           
G X C 5.484 5.46 0.548 1.26 0.279
           
G X O X C 7.331 5.46 0.733 1.69 0.132
           
Erreur 178.150 224.02 0.435    

      Afin de comparer les réactions obtenues en fonction de l'Orientation sexuelle des sujets sur chacun des niveaux du facteur Catégorie de stimuli, on a procédé à une analyse des effets simples. Les résultats de cette analyse sont présentés au Tableau VII. On remarque une première différence significative au niveau des stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles contraignantes entre un homme et une fillette. Ainsi, les sujets hétérosexuels ont réagi plus fortement à ces stimuli (M = 0,035, ÉT = 0,631) que les sujets homosexuels (M = -0,472, ÉT = 0,220). De plus, on note que les sujets hétérosexuels ont plus fortement réagi aux stimuli qui décrivaient des interactions non violentes entre un adulte et une fillette (M = 0,202, ÉT = 0,862) que les sujets homosexuels (M = -0,441, ÉT = 0,289). Les sujets hétérosexuels ont aussi plus fortement réagi aux stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles entre un homme et une femme adulte consentante (M = 1,349, ÉT = 1,124) que les sujets homosexuels (M = -0,220, ÉT = 0,673).

      
Tableau VII : Résultats de l'analyse d'effets simples du facteur Orientation sexuelle sur chacun des niveaux du facteur Catégorie de stimuli pour les résultats aux bandes sonores
Source SC dl CM F p
           
Neutre 0.010 1 0.010 0.07 0.787
           
Fille agression 0.012 1 0.012 0.07 0.788
           
Fille viol 0.762 1 0.762 2.59 0.115
           
Fille contrainte 2.556 1 2.556 8.60 0.006
           
Fille sans violence 4.348 1 4.348 8.93 0.005
           
Femme adulte 23.862 1 23.862 23.47 0.000
           
Garçon agression 0.367 1 0.367 3.00 0.091
           
Garçon viol 0.386 1 0.386 1.92 0.174
           
Garçon contrainte 5.840 1 5.840 16.20 0.000
           
Garçon sans violence 4.846 1 4.846 9.00 0.005
           
Homme adulte 14.118 1 14.118 19.37 0.000
           
Erreur 29.878 41 0.729    

      On observe exactement le même type de différence entre les sujets homosexuels et hétérosexuels face à certains stimuli qui décrivaient des interactions entre un adulte et un garçon ainsi qu'entre deux hommes consentants, bien que, cette fois-ci, ce soient les sujets d'orientation homosexuelle qui ont plus fortement réagi. Ainsi, face aux stimuli dans lesquels l'agresseur faisait preuve de contrainte sur un garçon, les sujets homosexuels ont réagi plus fortement (M = 0,682, ÉT = 0,819) que les sujets hétérosexuels (M = -0,105, ÉT = 0,512). Pour

      ce qui est des stimuli qui décrivaient des interactions non violentes entre un homme et un garçon, on observe que les sujets homosexuels ont plus fortement réagi (M = 0,842, ÉT = 0,915) que les sujets hétérosexuels (M = 0,143, ÉT = 0,598). Enfin, les sujets homosexuels ont aussi répondu plus fortement aux stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles entre deux hommes consentants (M = 1,384, ÉT = 1,020) que les sujets hétérosexuels (M = 0,226, ÉT = 0,818).

      Afin de vérifier s'il existait des différences sur le facteur Catégorie de stimuli à tous les niveaux du facteur Orientation sexuelle, une série de comparaisons de moyennes a posteriori a été effectuée à l'aide de la méthode de Tukey a. Les résultats sont présentés au Tableau VIII. Chez les sujets d'orientation homosexuelle, on observe que les réactions enregistrées face aux stimuli qui décrivaient des interactions contraignantes entre un adulte et un garçon, des interactions sans violence entre un adulte et un garçon ainsi que des interactions sexuelles entre deux hommes consentants ne diffèrent pas significativement entre elles. Les réactions face à ces trois catégories de stimuli sont significativement différentes des réactions obtenues à partir de toutes les autres catégories de stimuli.

      Homosexuels

      
Tableau VIII : Résultats des comparaisons de moyennes à posteriori selon la méthode de Tukey a pour le facteur Catégorie de stimuli sur tous les niveaux du facteur Orientation sexuelle pour les résultats aux bandes sonores
Moyennes Catégories F agres. F viol F cont. F s.viol. F. adulte G agres. G viol G cont. G. s. viol. H. adulte
-0.520 Neutre 0.03 0.11 0.05 0.08 0.30 0.22 0.45 1,20** 1,36** 1,90**
-0.491 F agres. - 0.08 0.02 0.05 0.27 0.19 0.42 1,17** 1,33** 1,87**
-0.414 F viol - - 0.06 0.03 0.19 0.12 0.34 1,10** 1,26** 1,80**
-0.472 F cont. - - - 0.03 0.25 0.17 0.40 1,15** 1,31** 1,86**
-0.441 F s.viol. - - - - 0.22 0.14 0.37 1,12** 1,28** 1,82**
-0.220 F. adulte - - - - - 0.08 0.15 0,90** 1,06** 1,60**
-0.298 G agres. - - - - - - 0.23 0,98** 1,14** 1,68**
-0.072 G viol - - - - - - - 0.75 0,91** 1,46**
0.682 G cont. - - - - - - - - 0.16 0.70
0.842 G. s. viol. - - - - - - - - - 0.54
1.384 H. adulte - - - - - - - - - -

      ** = p 0,01

      Hétérosexuels

      
Tableau VIII-A: Résultats des comparaisons de moyennes à posteriori selon la méthode de Tukey a pour le facteur Catégorie de stimuli sur tous les niveaux du facteur Orientation sexuelle pour les résultats aux bandes sonores
Moyennes Catégories F agres. F viol F cont. F s.viol. F. adulte G agres. G viol G cont. G. s. viol. H. adulte
-0.485 Neutre 0.03 0.35 0.52 0,69** 1,83** 0.01 0.20 0.38 0,63** 0,71**
-0.454 F agres. - 0.32 0.49 0,66** 1,80** 0.04 0.17 0.35 0,60* 0,68**
-0.138 F viol - - 0.17 0.34 1,49** 0.36 0.14 0.03 0.28 0.36
0.035 F cont. - - - 0.17 1,31** 0.53 0.32 0.14 0.11 0.19
0.202 F s.viol. - - - - 1,15** 0,70** 0.48 0.31 0.06 0.02
1.349 F. adulte - - - - - 1,84** 1,63** 1,45** 1,21** 1,12**
-0.496 G agres. - - - - - - 0.22 0.39 0,64** 0,72**
-0.280 G viol - - - - - - - 0.18 0.42 0.51
-0.105 G cont. - - - - - - - - 0.25 0.33
0.143 G. s. viol. - - - - - - - - - 0.08
0.226 H. adulte - - - - - - - - - -

      ** = p 0,05
** = p 0,01

      Chez les sujets hétérosexuels, on remarque, sur le même tableau, que les réactions évoquées par les stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles entre un homme et une femme adulte consentante sont significativement plus élevées que les réactions obtenues à partir de toutes les autres catégories de stimuli. De plus, on note que les réactions évoquées par les stimuli neutres ainsi que par les stimuli qui décrivaient des agressions physiques de fillettes sont significativement plus faibles que les réactions observées à partir des stimuli qui décrivaient des interactions non violentes entre un homme et une fillette et entre un homme et un garçon, ainsi que des interactions entre deux hommes consentants. On détecte aussi d'autres différences significatives. Ainsi, les réactions obtenues à partir des stimuli qui décrivaient des agressions physiques de garçons par un adulte sont significativement plus faibles que les réactions observées à partir des stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles non violentes entre un homme et une fillette et entre un homme et un garçon ainsi qu'entre deux hommes consentants.

      En résumé, les résultats de ces analyses indiquent que les sujets abusés sexuellement dans l'enfance n'ont pas réagi différemment des sujets qui composaient le groupe de contrôle à l'évaluation phallométrique. De plus, on observe, sur la base des profils d'intérêts sexuels obtenus à l'aide de ce genre d'évaluation, qu'il est possible de distinguer des sujets selon leur orientation sexuelle. Enfin, on observe que les sujets homosexuels ont obtenu un profil de préférences sexuelles qui ne permettait pas de distinguer les réactions provoquées par les stimuli qui décrivaient des interactions sexuelles contraignantes entre un homme et un garçon, des interactions non violentes entre un homme et un garçon et finalement, des interactions ente deux hommes consentants et ce, peu importe si les sujets avaient été abusés sexuellement dans l'enfance ou non.


Analyses complémentaires

      Indices de déviance. Il existe une autre façon d'analyser les résultats. En effet, il est tout d'abord important de déterminer s'il y a des différences entre les profils d'excitation sexuelle en fonction des différentes catégories de stimuli, mais ce type d'analyse ne permet pas de déterminer dans quelle mesure les groupes se distinguent globalement au niveau de la déviance sexuelle. Il existe une façon de calculer l'amplitude de la déviance chez un sujet : l'indice de déviance. Il s'agit d'un indice qui situe un sujet donné sur une échelle obtenue à l'aide des résultats bruts transformés en scores z. Cet indice est calculé de la façon suivante : on soustrait la plus forte réaction obtenue à un stimulus déviant (transformée en scores z) de la plus forte réaction obtenue à un stimulus normal (aussi transformée en scores z). Si l'indice est positif, cela indique que le sujet « préfère » les stimuli normaux (c.-à-d. qu'il réagit plus fortement aux stimuli non déviants), si l'indice est négatif, cela signifie que le sujet « préfère » les stimuli déviants (c.-à-d. qu'il réagit plus fortement aux stimuli déviants). Quatre différents indices ont été calculés pour chacun des sujets : un indice de déviance pour les diapositives, un indice de déviance pour les bandes sonores, un indice d'agression (lui aussi obtenu à partir des bandes sonores) et, finalement, un indice global calculé à partir des deux séries de stimuli.

      Pour ce qui est de l'indice de déviance/diapositives, les stimuli non déviants étaient constitués d'images qui représentaient des adultes, des adolescents et des adolescentes. Les adolescents et les adolescentes montrés sur les diapositives étaient manifestement pubères et l'âge qu'on pouvait leur attribuer tendait à être assez élevé (16 ou 17 ans). Si un individu est excité par ces diapositives, cela n'indique donc en rien la présence d'un intérêt sexuel pour les enfants. Seuls les stimuli sur lesquels des enfants de moins de 13 ans étaient représentés étaient considérés comme des stimuli déviants. L'indice de déviance/bandes sonores, quant à lui, comptait les stimuli non déviants suivants : femme adulte consentante et homme adulte consentant. Tous les stimuli décrivant des interactions sexuelles ou violentes entre un homme et un enfant étaient considérés comme déviants. L'indice d'agression représente, pour sa part, la réaction obtenue aux stimuli non déviants (femme adulte, homme adulte) de laquelle on soustrait la plus forte réaction obtenue face à un des stimuli qui représentaient une interaction violente (non sexuelle) entre un homme et un enfant. L'indice global était calculé en joignant tous les stimuli et en considérant les deux séries de stimuli (diapositives et bandes sonores) comme étant un seul test. Les résultats sont présentés à la Figure 3. Afin de faciliter la lecture de cette figure, on y a retiré le facteur Orientation sexuelle. Les différences entre sujets homosexuels et hétérosexuels, comme on le verra plus loin, ne se sont pas révélées significatives.

      

Figure 3 : Indices de déviance moyens pour les sujets abusés et ceux du groupe de contrôle

      Afin de déterminer si les différents groupes de sujets différaient sur les quatre indices de déviance, une première analyse de variance a d'abord été effectuée à partir de l'indice de déviance/diapositives et de l'indice de déviance/bandes sonores. Comme l'indice d'agression est fortement corrélé à ces deux indices (les corrélations seront présentées plus loin) et que l'indice global est composé de ces deux mêmes indices, l'indice d'agression et l'indice global ont été exclus de cette analyse. Une analyse de variance 2 X 2 X (2) (Groupe X Orientation sexuelle X Indice) avec des mesures répétées sur le dernier facteur a donc d'abord été conduite. La correction de Greenhouse-Geiser a été appliquée sur les mesures répétées. Les résultats sont présentés au Tableau IX. On remarque que les effets principaux des facteurs Groupe, Orientation sexuelle et Indice ne sont pas significatifs. Pour ce qui est des interactions entre les facteurs, seule l'interaction entre les facteurs Groupe et Indice s'avère significative, ce qui signifie que les sujets ont obtenu des indices de déviance significativement différents selon qu'ils aient été abusés sexuellement dans l'enfance ou non. Comme cette interaction est significative, les effets principaux n'ont pas été interprétés.

      
Tableau IX : Analyse de variance 2 X 2 X (2) (Groupe X Orientation sexuelle X Analyse de variance 2 X 2 X (2) (Groupe X Orientation sexuelle X)
Source SC dl CM F p
           
Groupe 14.266 1 14.266 2.62 0.114
           
Orientation 0.404 1 0.404 0.07 0.787
           
G X O 1.001 1 1.001 0.18 0.671
           
Erreur 212.627 39      
           
Indice 10.060 1 10.060 2.81 0.102
           
O X I 9.330 1 9.330 2.61 0.115
           
G X I 16.457 1 16.457 4.60 0.038
           
G X O X I 0.729 1 0.729 0.20 0.654
           
Erreur 139.614 39      

      Afin de déterminer quels étaient les effets du facteur Indice sur les niveaux du facteur Groupe, les moyennes ont été comparées à l'aide d'une analyse d'effets simples. Les résultats de cette analyse apparaissent au Tableau X. Les résultats indiquent qu'on ne peut distinguer les deux groupes de sujets à partir des indices de déviance/diapositives (sujets abusés : M = 1,252, ÉT = 1,798 ; sujets du groupe de contrôle : M = 1,162, ÉT = 2,093). On observe toutefois une différence significative entre les deux groupes de sujets au niveau de l'indice de déviance/bandes sonores. En effet, les sujets abusés dans l'enfance ont obtenu un indice moyen de -0,145 (ÉT = 2,245), tandis que l'indice de déviance/bandes sonores moyen des sujets du groupe de contrôle était de 1,528 (ÉT = 2,266).

      
Tableau X : Résultats de l'analyse d'effets simples du facteur Groupe sur chacun des niveaux du facteur Indice de déviance
Source SC dl CM F p
           
Indice/diapositives 0.039 1 0.039 0.01 0.921
           
Indice/bandes 30.684 1 30.684 5.99 0.019
           
Erreur 152.573 39      

      Afin de comparer les indices d'agression, une analyse de variance 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle) a été conduite. Le résultats indiquent que l'effet principal du facteur Groupe n'est pas significatif, F(1, 41) = 3,65, p = 0,063. Il en est de même pour l'effet principal du facteur Orientation sexuelle, F(1, 41) = 0,78, p = 0,383. L'interaction entre ces deux facteurs s'avère elle aussi non significative, F(1, 40) = 0,56, p = 0,459. Les sujets abusés sexuellement dans l'enfance ont ainsi obtenu une moyenne de 1,880 (ÉT = 1,485), tandis que les sujets du groupe de

      contrôle ont un indice d'agression moyen de 2,681 (ÉT = 1,439). La différence observée au niveau de l'indice d'agression, entre les sujets abusés et ceux du groupe de contrôle, s'avère donc non significative.

      L'indice de déviance global a lui aussi été analysé à l'aide d'une analyse de variance 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle). Les résultats indiquent que l'effet principal du facteur Groupe, F(1, 42) = 2,34, p = 0,134, ainsi que celui du facteur Orientation sexuelle, F(1, 42) = 0,93, p = 0,342, sont non significatifs. Il en est de même pour l'interaction entre ces deux facteurs, F(1, 42) = 1,26, p = 0,268. Cela signifie qu'on ne peut distinguer significativement les sujets abusés sexuellement dans l'enfance des sujets du groupe de contrôle sur la base de leur indice de déviance global. La moyenne obtenue par les sujets abusés se chiffre à 0,424 (ÉT = 1,336) et celle des sujets du groupe de contrôle à 0,909 (ÉT = 1,280).

      En résumé, ces analyses indiquent que les sujets qui ont été abusés sexuellement dans l'enfance démontrent des préférences sexuelles significativement plus déviantes que les sujets du groupe de contrôle à partir de l'indice de déviance/bandes sonores, mais pas à partir des autres indices de déviance.

      Symptômes de stress post-traumatique. Comme la validité et la fidélité de la version française du TSC-33 n'avaient pas encore été démontrées, les résultats ont d'abord été soumis à une analyse de consistance interne. Les résultats sont présentés au Tableau XI. On remarque que les 33 items de la version française de ce test (le score total) font preuve d'une bonne consistance interne, dépassant même celle de la version originale anglaise. Les sous-échelles font aussi preuve d'une consistance interne comparable à celle de la version originale de l'instrument. La moyenne des coefficients des sous-échelles de la version originale atteint 0,71, tandis que la moyenne des coefficients des sous-échelles de la version française se chiffre à 0,70. On note cependant que le coefficient de consistance interne de l'échelle qui porte sur les symptômes de stress post-traumatique liés aux abus sexuels ainsi que le coefficient de l'échelle qui porte sur les troubles du sommeil n'atteignent pas le seuil de 0,70. En examinant les résultats de cette analyse de plus près, on remarque que si l'on retire l'item numéro 3 (« cauchemars ») de l'équation, les coefficients atteignent maintenant 0,70 et 0,65 pour ces deux échelles. En résumé, on peut conclure que la version française utilisée dans la présente étude possède une consistance interne comparable à celle de la version originale anglaise de l'instrument.

      
Tableau XI : Comparaison entre les coefficients de consistance interne de la version originale et la traduction française du TSC-33
  Version originale Traduction française
  (Briere & Runtz, 1989)  
Score total 0.89 0.93
     
Sous-échelles    
Dissociation 0.75 0.82
Anxiété 0.72 0.78
Dépression 0.72 0.74
Abus sexuel 0.72 0.67
Sommeil 0.66 0.57
     
M des sous-échelles 0.71 0.70

      Afin de déterminer s'il existait une différence entre les différents groupes de sujets sur les résultats au TSC-33, les scores globaux moyens furent soumis à une analyse de variance 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle). Les résultats indiquent que l'effet principal du facteur Groupe est significatif, F(1, 42) = 11,60, p = 0,001. L'effet principal du facteur Orientation sexuelle s'avère, quant à lui, non significatif, F(1, 42) = 1,12, p = 0,295. L'interaction entre ces deux facteurs est aussi non significative, F(1, 42) = 0,14, p = 0,714. Les sujets abusés sexuellement démontrent ainsi significativement plus de symptômes de stress post-traumatique (M = 28,739, ÉT = 16,238) que les sujets non abusés (M = 15,391, ÉT = 8,617).

      La Figure 4 présente les résultats obtenus à ce test en incluant les cinq sous-échelles (dissociation, anxiété, dépression, symptômes reliés aux abus sexuels et trouble du sommeil).

      

Figure 4 : Résultats moyens au TSC-33 pour les sujets abusés et ceux du groupe de contrôle

      Encore une fois, le facteur Orientation sexuelle fut retiré de la figure afin d'en faciliter la lecture. On peut observer que les deux groupes de sujets semblent avoir obtenu des résultats différents à toutes les sous-échelles de ce test. Cette impression est confirmée par une analyse de variance multivariée 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle) dont les résultats sont présentés au Tableau XII. Ce type d'analyse a été choisi afin de contrôler le niveau d'erreur de type I et en raison des fortes corrélations observés entre les différentes sous-échelles (ces coefficients seront présentés plus loin). En effet, certains items se retrouvent dans plusieurs sous-échelles à la fois, ce qui augmente la proportion de variance partagée entre les sous-échelles. Une analyse multivariée s'avérait donc un meilleur moyen de déterminer en quoi les deux groupes de sujets différaient sur ces sous-échelles.

      
Tableau XII : Analyse de variance multivariée 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle) à partir des résultats aux sous-échelles du TSC-33
Source F F p h2
  univarié multivarié    
         
Groupe        
         
Sous-échelles du TSC-33   2.533 0.045  
         
Dissociation 8.162   0.007 0.163
Anxiété 8.824   0.005 0.174
Dépression 8.718   0.005 0.172
Abus sexuel 7.629   0.008 0.154
Sommeil 10.412   0.002 0.199
         
Orientation        
         
Sous-échelles du TSC-33   0.471 0.796  
         
Dissociation 0.069   0.794 0.002
Anxiété 0.834   0.366 0.020
Dépression 0.341   0.562 0.008
Abus sexuel 0.112   0.740 0.003
Sommeil 1.020   0.318 0.024
         
G X O        
         
Sous-échelles du TSC-33   0.554 0.734  
         
Dissociation 0.000   0.990 0.000
Anxiété 0.001   0.975 0.000
Dépression 0.010   0.921 0.000
Abus sexuel 0.300   0.587 0.007
Sommeil 1.457   0.234 0.034

      On remarque donc que seul l'effet du facteur Groupe est significatif et que toutes les sous-échelles contribuent significativement à la différence observée entre les sujets abusés et ceux du groupe de contrôle. L'effet du facteur Orientation sexuelle ainsi que l'interaction entre les deux facteurs s'avèrent non significatifs. Le symbole h2 représente le pourcentage de variance qui peut être attribué à l'effet des différents facteurs sur chacune des sous-échelles du TSC-33.

      Abus physiques. Les résultats obtenus au questionnaire qui portait sur les abus physiques ont été analysés à l'aide d'une analyse de variance 2 X 2 (Groupe X Orientation sexuelle). Les résultats indiquent que seuls les effets du facteur Groupe sont significatifs, F(1, 42) = 11,28, p = 0,002. Le groupe de sujets abusés sexuellement a ainsi obtenu une moyenne de 10,130 (ÉT = 9,550), tandis que le groupe de contrôle obtient un résultat moyen de 2,478 (ÉT = 3,175). Les effets du facteur Orientation sexuelle, F(1, 42) = 1,43, p = 0,238, ainsi que l'interaction entre les deux facteurs s'avèrent non significatifs, F(1, 42) = 0,06, p = 0,801.

      En résumé, ces analyses indiquent que les sujets abusés sexuellement dans l'enfance démontrent des intérêts sexuels plus déviants sur l'indice de déviance/bandes sonores, qu'ils présentent plus de symptômes de stress post-traumatique, et qu'ils ont été significativement plus souvent victimes d'abus physiques que les sujets du groupe de contrôle.


Relations entre les variables

      Afin de compléter l'analyse des résultats, une série de corrélations a été effectuée. Ce type d'analyse permet de mettre en relation les différentes variables et de mesurer la force de leur association. Il est en effet intéressant de mesurer le lien entre les différents indices de déviance, l'indice d'abus physique, les résultats au TSC-33 et les caractéristiques des abus (fréquence, durée, etc.). Selon Cohen (1992), pour considérer un grand effet significatif (F2 = 0,35) à un seuil de signification de 0,05 dans une analyse de régression, un échantillon de 30 sujets serait nécessaire pour donner, avec deux variables indépendantes, une puissance statistique de 0,80. Le nombre restreint de sujets abusés sexuellement ne permettant pas l'utilisation d'une analyse multivariée, des r de Pearson ont été calculés pour mettre en relation les variables continues entre elles ainsi que les variables continues et les variables dichotomiques. Afin de comparer les variables dichotomiques entre elles, des corrélations phi ont été utilisées. Deux variables ont été exclues de ces analyses. En effet, le sexe des abuseurs ainsi que le degré de violence manifesté par les abuseurs étaient trop homogènes pour permettre une analyse adéquate.

      Les résultats de la première série de corrélation sont présentés au Tableau XIII. Il est d'abord important de comprendre que le nombre de sujets utilisés pouvait différer selon la corrélation. En effet, pour mesurer le lien entre un des indices de déviance et les résultats au TSC-33, la totalité des sujets a été utilisée, puisque tous ont complété l'évaluation phallométrique et le questionnaire. Cependant, le lien entre les caractéristiques des abus sexuels et les autres variables a été calculé seulement à partir des sujets abusés sexuellement dans l'enfance, ce qui réduit l'échantillon de moitié. Ce fait explique pourquoi, par exemple, la corrélation entre la durée des abus et l'indice d'agression (r = -0,416) est non significative et que la corrélation entre l'échelle du TSC-33 portant sur la dépression et l'indice de déviance global (r = -0,294) l'est.

      
Tableau XIII : Matrice de corrélations à partir des données continues (r de Pearson)
  Ind. ban. In. agr. Ind. glo. TSC-33 Dissoc. Anxiété Dépres. Abus sex. Somm. Ab. phy. Âge Durée Fréqu. abuseurs
Ind. diapo. 0.158 0.182 0,491** -0.142 -0.038 -0.135 -0.178 -0.020 -0.062 -0.047 0.078 0.016 0.044 0.060
Ind. bandes -- 0,919*** 0,837*** -0.237 -0.187 -0.292 -0.292 -0.198 -0.191 -0.141 0.123 -0.364 -0.306 0.105
Ind. agres.   -- 0,801*** -0.173 -0.100 -0.235 -0.264 -0.113 -0.207 -0.114 0.147 -0.416 -0.211 0.146
Ind.global     -- -0.227 -0.134 -0.277 -0,294* -0.154 -0.226 -0.049 0.192 -0.190 -0.286 0.248
TSC-33       -- 0,877*** 0,949*** 0,871*** 0,915*** 0,727*** 0,678*** -0.252 0.228 0.376 -0.154
Dissociation         -- 0,812*** 0,701*** 0,838*** 0,508*** 0,608*** -0.178 0.106 0.397 -0.268
Anxiété           -- 0,761*** 0,870*** 0,650*** 0,684*** -0.164 0.215 0.328 -0.130
Dépression             -- 0,722*** 0,740*** 0,529*** -0.378 0.164 0.376 -0.187
Abus sex.               -- 0,699*** 0,546*** -0.225 0.307 0.342 -0.114
Sommeil                 -- 0,438** -0.357 0.218 0.068 -0.042
Abus phy.                   -- 0.003 0.079 0.122 0.135
Âge                     -- -0,423* 0.057 0.059
Durée                       -- 0,462* 0.247
Fréquence                         -- -0.147

      * = p 0,05
** = p 0,01
*** = p 0,001

      Ces analyses indiquent donc que le score global obtenu au TSC-33 est fortement associé aux résultats des sous-échelles (dissociation, anxiété, dépression, symptômes liés aux abus sexuels et trouble du sommeil) et que les sous-échelles sont toutes fortement corrélées entre elles. Les corrélations obtenues varient entre 0,699 (symptômes liés aux abus sexuels et trouble du sommeil) et 0,949 (score global et anxiété). On observe ensuite que les indices de déviance/bandes sonores, agression et l'indice global sont fortement corrélés entre eux. L'indice de déviance/diapositives semble être moins fortement associé aux autres indices,

      mis à part l'indice global. De plus, la durée des abus sexuels est corrélée significativement avec l'âge des sujets au moment du premier abus (r = -0,423) ainsi qu'avec la fréquence des abus (r = 0,462). Ces résultats ne sont pas étonnants, puisqu'ils signifient que plus un sujet a été abusé à un jeune âge, plus la période d'abus risque d'être longue et que plus la période d'abus a été longue, plus il risque d'être abusé fréquemment.

      D'autres résultats sont toutefois plus intéressants. On observe, sur ce même tableau, que la seule corrélation significative obtenue à partir des différents indices de déviance est celle qui met en lien l'indice global et l'échelle de dépression du TSC-33. Ce résultat signifie que plus un sujet est déviant sexuellement, plus il aura tendance à être déprimé. Étonnamment, aucune des caractéristiques des abus sexuels n'est significativement associée aux différents indices de déviance. L'indice portant sur les abus physiques subis dans l'enfance est, quant à lui, fortement corrélé au score global du TSC-33 ainsi qu'à toutes les sous-échelles. Les symptômes d'anxiété semblent plus fortement associés à l'échelle portant sur les abus physiques que les autres sous-échelles de ce test (r = 0,684). Ce résultat signifie que plus un sujet rapporte avoir été victime d'abus physiques dans l'enfance, plus il démontre de symptômes de stress post-traumatique, surtout des symptômes d'anxiété. Il est intéressant de remarquer qu'aucune des caractéristiques des abus sexuels n'est significativement associée à la présence de symptômes de stress post-traumatique. Cela indique que les abus physiques subis dans l'enfance pourraient être plus fortement associés aux symptômes de stress post-traumatique que les abus sexuels.

      Il est en effet difficile de déterminer quelle est l'influence des abus sexuels et des abus physiques sur les symptômes de stress post-traumatique. Une simple comparaison entre deux coefficients de corrélation semble toutefois indiquer que l'abus physique est plus fortement relié aux symptômes post-traumatiques que l'abus sexuel. Afin d'effectuer cette comparaison, une corrélation r de Pearson à été calculée entre le score global au TSC-33 et l'appartenance à un des deux groupes de sujets (abusé et non abusé). Pour calculer cette corrélation, les sujets du groupe expérimental ont obtenu un score de 0 et les sujets du groupe de contrôle, un score de 1. Ainsi, cette corrélation se chiffre à -0,465 (p = 0,001), ce qui permet d'expliquer 22 % de la variance, tandis que la corrélation entre l'indice d'abus physique que le score global au TSC-33 permet d'expliquer 46 % de la variance (r = 0,678).

      Une deuxième série de corrélations fut effectuée. Il s'agit de r de Pearson calculés à partir des données continues (indices de déviances, TSC-33, indice d'abus physique) et des données dichotomiques. Les données dichotomiques qui ont été analysées étaient les suivantes : 1) comment les sujets se sont sentis au cours des abus (tel que jugé par les participants), 2) les conséquences des abus sur la sexualité en tant qu'adulte (tel qu'évalué par les sujets), 3) la relation entre l'abuseur et la victime et 4), la présence ou l'absence de sodomie ou de tentative de sodomie 5), la présence ou l'absence de contrainte et 6), la fréquence des abus sexuels (abus uniques ou multiples). Cette dernière variable est le résultat d'une transformation en données dichotomiques de la variable « fréquence » analysée précédemment. Compte tenu du nombre de sujets, cette transformation permet de réduire la variance et d'augmenter la puissance des analyses. Bagley et ses collaborateurs (1994) avaient d'ailleurs introduit cette variable dans leur étude.

      Les émotions ressenties au cours des abus étaient codées de la façon suivante : le 0 représentait les émotions positives (« je me suis senti bien ») et le 1 représentait les émotions mixtes et/ou négatives. Les conséquences des abus sexuels sur la sexualité en tant qu'adulte ont été calculés d'une façon semblable. Ainsi, le chiffre 0 représentait une conséquence neutre ou mixte et le 1 représentait une conséquence négative. La relation avec l'abuseur était traduite en nombre de la façon suivante : les abuseurs inconnus, les connaissances ainsi que les membres de la parenté (extrafamilial) était représenté par le chiffre 0 et les abuseurs membres de la famille immédiate (intrafamilial) étaient représentés par un 1. De plus, la présence (représentée par le 1) ou l'absence (représentée par le 0) de sodomie ou de tentative de sodomie a aussi été incluse dans cette analyse. La présence (1) ou l'absence (0) de contraintes ont aussi été corrélées avec les autres variables. Enfin, les abus uniques étaient représentés par un 0 et les abus multiples, par un 1.

      Les résultats de cette analyse sont présentés au Tableau XIV. On remarque que les sujets qui considèrent que les abus sexuels ont eu des conséquences négatives sur leur sexualité ont tendance à être plus déviants sur l'indice de déviance global. Ces mêmes sujets semblent aussi être plus déprimés et avoir plus de troubles du sommeil que les sujets qui considèrent que les abus ont eu des conséquences neutres ou mixtes. On observe de plus que les sujets qui ont été abusés par des membres immédiats de leur famille (les cas d'inceste) ont tendance à avoir eu un nombre moins important d'abuseurs. Les sujets qui ont été victimes de sodomie ou de tentative de sodomie ont tendance à obtenir des scores plus élevés à l'échelle d'anxiété du TSC-33 ainsi qu'à l'échelle qui porte sur les symptômes de stress post-traumatique liés aux abus sexuels. Ces mêmes sujets ont aussi tendance à avoir été abusés plus fréquemment que les sujets qui n'ont pas été victimes de ces gestes. Enfin, les sujets abusés à de multiples reprises ont tendance à avoir un indice d'agression significativement plus déviant que les sujets qui n'ont été abusés qu'à une seule reprise. Ces mêmes sujets ont aussi tendance à avoir été abusés sur une plus longue période de temps.

      
Tableau XIV : Matrice de corrélations à partir des données continues et dichotomiques (r de Pearson)
  Sentis ? Conséquence Relation Sodomie Contrainte Fréquence-2
Ind. diapo. 0.185 -0.302 -0.063 0.265 -0.012 0.060
Ind. bandes 0.340 -0.196 -0.110 -0.168 0.044 -0.409
Ind. agression 0.411 -0.336 -0.352 -0.094 0.129 -0,437*
Ind.global 0.164 -0,461* -0.151 0.012 -0.196 -0.255
TSC-33 -0.261 0.276 -0.114 0.409 0.247 0.084
Dissociation -0.330 0.155 -0.023 0.259 0.134 -0.143
Anxiété -0.394 0.140 -0.162 0,457* 0.198 0.116
Dépression -0.049 0,462* -0.054 0.294 0.210 0.182
Abus sexuel -0.220 0.244 -0.041 0,489* 0.163 0.088
Sommeil 0.067 0,511* 0.071 0.324 0.310 0.181
Abus physique -0.230 -0.079 -0.050 0.215 0.128 -0.119
Âge -0.275 -0.138 0.013 -0.036 0.065 -0.385
Durée 0.206 0.254 0.191 0.394 0.113 0,438*
Fréquence 0.017 0.375 0.079 0,509* 0.269 --
Abuseurs 0.301 -0.023 -0,500* 0.335 -0.066 0.165

      * = p 0,05

      Le Tableau XV présente les résultats des corrélations phi effectuées à partir des données dichotomiques. Le but de cette analyse était de comparer ces données entre elles. Ainsi, on observe que les sujets qui ont été soumis à des contraintes au cours des abus sexuels ont eu tendance à ressentir plus d'émotions mixtes ou négatives. De plus, les abus multiples sont significativement associés à la présence de sodomie ou de tentative de sodomie. Les autres corrélations s'avèrent non significatives.

      
Tableau XV : Matrice de corrélations calculées à partir des données dichotomiques (corrélations phi)
  Conséquences Relation Contrainte Sodomie Fréquence-2
Sentis ? 0.164 -0.079 0,500* -0,058 -0,073
Conséquences -- 0.277 0.150 0.042 0.226
Relation   -- -0.143 -0.347 0.000
Contrainte     -- 0.150 -0.226
Sodomie       -- 0,434*

      * = p 0,05

      En résumé, les corrélations indiquent que seule la fréquence des abus (données dichotomiques) est associée à une déviance plus importante, et ce, seulement à partir de l'indice d'agression. Les autres variables qui décrivent les abus sexuels subis dans l'enfance ne sont pas significativement associées aux différents indices de déviance. Cependant, on note un fort degré d'association entre les abus physiques subis dans l'enfance et les symptômes de stress post-traumatique. De plus, les sujets qui obtiennent un indice global plus déviant ont tendance à être significativement plus déprimé que les sujets moins déviants sur cet indice. Certaines variables qui décrivent les abus sexuels sont toutefois associées à d'autres variables. Ainsi, les sujets qui considèrent que les abus sexuels ont eu des conséquences négatives sur leur sexualité ont tendance à éprouver plus de symptômes de stress post-traumatique (dépression et troubles du sommeil). Ces derniers ont aussi tendance à obtenir un indice global plus déviant que les sujets qui jugent que les abus sexuels ont eu un impact moins négatifs. Les participants victimes de sodomie ou de tentative de sodomie ont aussi tendance à avoir plus de symptômes de stress post-traumatique (anxiété et symptômes reliés aux abus sexuels). Enfin, les sujets victimes de contraintes ont eu tendance à éprouver des sentiments plus négatifs au cours des abus.


Interprétation

      Le but de la présente étude était de déterminer dans quelle mesure des hommes qui révélaient avoir été abusés sexuellement avant l'âge de 14 ans démontraient des intérêts sexuels plus déviants que des sujets qui n'avaient pas subi de tels abus. Les symptômes de stress post-traumatique furent mesurés chez les sujets ainsi que les abus physiques dont ils ont été victimes. De cette façon, deux catégories d'abus ont pu être mises en relation avec les préférences sexuelles des sujets. De plus, l'impact de ces types d'abus sur les symptômes de stress post-traumatique a aussi pu être évalué. Cette étude diffère des autres recherches menées dans le passé principalement sur deux points. Premièrement, par la mesure objective des préférences sexuelles des participants et deuxièmement, par une méthode de sélection de sujets qui permet d'éviter le recours à des participants qui auraient un intérêt à révéler qu'ils ont été abusés sexuellement dans l'enfance.

      La première hypothèse voulait que des sujets abusés sexuellement dans l'enfance démontrent plus d'excitation sexuelle face à des stimuli déviants que des hommes qui n'ont pas été victimes de tels abus. Cette hypothèse semble infirmée par les résultats obtenus à l'évaluation phallométrique, mais appuyée par les résultats aux indices de déviance. En effet, les résultats aux diapositives indiquent qu'on ne peut distinguer significativement les deux groupes de sujets (abusé et contrôle) sur la base de leur profil d'excitation sexuelle. Ainsi, les sujets démontrent en moyenne un profil non déviant : les sujets homosexuels réagissent plus fortement aux stimuli qui représentent des hommes et les sujets hétérosexuels démontrent une plus forte excitation face aux stimuli qui représentent des femmes.

      Il en est de même pour les résultats obtenus aux bandes sonores : les analyses indiquent que seule l'orientation sexuelle permet de distinguer les participants et que les sujets démontrent des profils d'intérêts sexuels non déviants. Les stimuli qui décrivent des interactions sexuelles entre adultes consentants évoquent chez les participants plus d'excitation que les stimuli déviants, et ce, indépendamment du groupe d'appartenance. On note toutefois une exception chez les sujets homosexuels : on ne peut distinguer significativement les réactions provoquées par les stimuli qui représentent des interactions sexuelles contraignantes entre un homme et un garçon, des contacts sexuels non violents entre un homme et un garçon et des relations sexuelles entre deux hommes consentants. Même si les moyennes semblent indiquer une préférence pour les relations entre adultes, les différences se sont révélées non significatives.

      Cette absence de différence observée entre les stimuli déviants et non déviants aux bandes sonores, chez les sujets homosexuels, pourrait être expliquée par le profil des sujets abusés sexuellement. Les résultats présentés à la Figure 2 indiquent, en effet, que les sujets abusés d'orientation homosexuelle obtiennent un profil nettement déviant aux bandes sonores, tandis que les sujets homosexuels non abusés obtiennent un profil nettement non déviant. Les sujets abusés manifestent ainsi une excitation sexuelle plus importante aux stimuli qui décrivent des interactions contraignantes entre un homme et un jeune garçon qu'aux stimuli qui décrivent des interactions sexuelles entre deux hommes. Il pourrait s'agir d'une tendance qui appuierait l'hypothèse qui veut qu'une histoire d'abus sexuel dans l'enfance soit associée à la présence d'intérêts sexuels déviants. Il faudrait toutefois expliquer pourquoi les abus sexuels amènent des conséquences différentes chez des hommes d'orientation homosexuelle. Cette tendance chez les participants homosexuels n'est cependant pas statistiquement significative, compte tenu du nombre restreint de sujets homosexuels.

      Les profils obtenus chez les sujets hétérosexuels s'apparentent à ceux obtenus par d'autres chercheurs. En effet, tout comme dans l'étude de Barsetti, Earls, Lalumière et Bélanger (sous presse), qui ont utilisé les mêmes stimuli, les résultats indiquent que des sujets recrutés dans la population générale démontrent des profils non déviants, autant face aux diapositives qu'aux bandes sonores. Ces chercheurs ont aussi démontré qu'il était possible de distinguer des sujets « normaux » de sujets accusés ou reconnus coupables d'infractions sexuelles à l'égard d'enfants.

      Pour ce qui est des profils des participants d'orientation homosexuelle, ils s'apparentent aux profils des sujets hétérosexuels, mais l'excitation est ici significativement plus forte face aux stimuli qui décrivent ou représentent des modèles masculins. Cependant, lorsque l'on joint les résultats aux bandes sonores des participants d'orientation homosexuelle abusés à ceux des participants homosexuels non abusés, les profils diffèrent des profils obtenus par De Gagné (1987). Ce chercheur a en effet comparé les profils d'excitation sexuelle de pédophiles homosexuels à ceux d'hommes d'orientation homosexuelle tirés de la population générale. Les résultats de cette étude indiquent que les hommes d'orientation homosexuelle réagissent plus fortement aux stimuli qui décrivent des interactions entre deux hommes adultes qu'aux stimuli qui décrivent des contacts sexuels entre un homme et un jeune garçon. Comme on l'a vu, dans la présente étude, on ne peut distinguer significativement les réactions sexuelles des participants d'orientation homosexuelle face à certains stimuli déviants et non déviants.

      La distinction entre sujets d'orientation homosexuelle et hétérosexuelle indique que l'évaluation phallométrique a très bien détecté la présence de ces deux catégories de préférences sexuelles. En effet, sur la base des seuls profils d'excitation sexuelle, en ayant recours à un nombre relativement peu élevé de sujets, il est possible de distinguer un groupe d'hommes homosexuels d'un groupe d'hommes hétérosexuels, ce qui renforce la validité discriminante de ce type de mesure. Cette méthode d'évaluation fut d'ailleurs conçue au départ pour évaluer les préférences homosexuelles (Freund, 1963, 1967).

      Comme l'évaluation phallométrique permet une bonne discrimination entre sujets homosexuels et hétérosexuels et que, dans d'autres études, elle permet de distinguer des sujets « normaux » de sujets déviants, on pourrait être en droit d'affirmer que, à la lumière des résultats de la présente étude, des sujets qui ont été abusés sexuellement dans l'enfance, en tant que groupe, ne présentent pas d'intérêts sexuels significativement plus déviants que des sujets qui rapportent ne pas avoir été victimes d'abus sexuels. Ceci viendrait contredire à la fois les résultats de plusieurs recherches conduites au cours des dernières années et la croyance généralement acceptée voulant que les agresseurs aient été eux-mêmes abusés alors qu'ils étaient enfants.

      Les conclusions sont différentes lorsqu'on considère les résultats obtenus à partir des indices de déviance. Les analyses révèlent que les sujets abusés sexuellement ont obtenu un indice de déviance/bandes sonores moyen significativement inférieur à celui obtenu par les sujets du groupe de contrôle. Bien qu'on remarque une tendance qui indique une plus haute amplitude de la déviance des sujets abusés sur l'indice d'agression et sur l'indice global, ces différences se sont avérées statistiquement non significatives. Par contre, on n'observe aucune différence entre les indices de déviance/diapositives des deux groupes de sujets. Dans ce cas, la moyenne des sujets qui ont été abusés dans l'enfance dépasse même légèrement la moyenne du groupe de contrôle.

      Donc, il semblerait que les sujets abusés sexuellement dans l'enfance ne réagissent pas plus fortement que les sujets du groupe de contrôle lorsque ces deux groupes observent des photographies d'enfants nus. Les réactions semblent toutefois plus déviantes quand les sujets abusés écoutent des descriptions d'abus sexuels d'enfants. Cette observation est intéressante, mais difficile à interpréter. Les théories portant sur l'étiologie de la déviance sexuelle peuvent apporter quelques hypothèses. Selon la théorie de l'apprentissage, les pédophiles seraient des individus qui auraient « appris » à être excités sexuellement par des enfants, en tant qu'objets sexuels, de la même façon que des non-pédophiles sont attirés par des adultes. La vue d'un adulte nu provoque une réaction sexuelle chez ces derniers, comme la vue d'un enfant nu provoquerait une réponse sexuelle chez les pédophiles. Les résultats de la présente étude pourraient indiquer que les sujets qui révèlent avoir été abusés sexuellement dans l'enfance ne sont pas excités par les enfants comme tels, contrairement aux pédophiles, mais plutôt par les situations qui évoqueraient leur propre histoire d'abus. Voir un enfant nu ne serait donc pas plus excitant pour ces individus que ce ne l'est pour des hommes non abusés.

      Il est important de souligner que les sujets abusés sexuellement qui ont participé à la présente étude n'ont pas commis, en très grande majorité, d'agressions sexuelles sur des enfants. En fait, tous les sujets ont été recrutés dans la population générale, contrairement à la plupart des études utilisant l'évaluation phallométrique comme principale mesure, qui, elles, ont été conduites auprès d'agresseurs sexuels incarcérés. Parmi les 46 sujets de la présente étude, deux ont révélé avoir déjà posé des gestes sexuellement déviants sur des jeunes garçons dans un des questionnaires qu'ils devaient compléter (voir Appendice G). Un seul faisait partie du groupe d'hommes abusés sexuellement dans l'enfance (sujet numéro 5, voir Tableau I). Par conséquent, comme les sujets abusés sexuellement n'ont probablement pas commis de crimes sexuels (sauf un), l'excitation manifestée face aux bandes sonores pourrait peut-être représenter une conséquence « normale » des abus, ce qui ne signifierait aucunement que les victimes soient devenues des pédophiles. En d'autres termes, « l'érotisation » des enfants, en tant qu'objets sexuels, pourrait être une condition qui peut, si elle est présente chez un individu, prédisposer celui-ci à poser des gestes sexuellement déviants sur des enfants. Des réactions sexuelles face à des descriptions d'abus chez des hommes qui révèlent avoir été abusés sexuellement dans l'enfance ne seraient donc pas suffisantes pour permettre de détecter la présence d'un intérêt sexuel véritablement déviant.

      D'ailleurs, les hommes incarcérés pour des infractions sexuelles à l'égard d'enfants (que l'on peut considérer comme de « vrais pédophiles ») réagissent en général plus fortement aux stimuli qui représentent des enfants nus que les sujets non déviants (Barsetti et al., sous presse ; Grossman et al., 1992 ; Laws et al., 1995 ; Quinsey et al., 1975). Les données issues de ces recherches illustrent que les pédophiles ont effectivement « érotisé » les enfants, en tant qu'objets sexuels, contrairement aux sujets abusés de la présente étude. Comme les sujets abusés sexuellement ont des réactions plus déviantes face aux descriptions d'abus et qu'ils n'ont pas commis d'agressions sexuelles (dans la mesure où il est possible de se fier aux réponses données par les participants), un indice de déviance négatif aux diapositives pourrait être un critère plus précis que l'indice obtenu aux bandes sonores pour détecter un intérêt sexuel envers les enfants. Ainsi, les deux sujets qui ont révélé avoir posé des gestes sexuels envers des garçons ont tous deux obtenu un indice de déviance négatif aux diapositives (sujet abusé : -0,229 ; sujet non abusé : -1,778), ce qui vient appuyer cette hypothèse.

      Comment alors expliquer l'absence de différences significatives entre les deux groupes de sujets dans leur profil d'intérêts sexuels tracé à partir des bandes sonores ? Si on observe plus en détail ce profil (voir Figure 2), on remarque des tendances qui indiquent que les sujets abusés d'orientation homosexuelle obtiennent un profil plus déviant que les sujets homosexuels non abusés. Donc, les analyses qui ont porté sur les indices de déviance pourraient avoir détecté des différences plus fines que les analyses qui ont porté sur les profils d'intérêts sexuels.

      La deuxième hypothèse voulait que les sujets qui ont été abusés sexuellement dans l'enfance démontrent plus de symptômes de stress post-traumatique que les sujets du groupe de contrôle. Cette hypothèse est appuyée par les analyses qui ont porté sur les résultats au TSC-33. Le score global ainsi que toutes les sous-échelles de ce test indiquent que les contacts sexuels imposés à de jeunes garçons par des adultes seraient associés au développent de signes évidents d'un traumatisme psychologique durable à l'âge adulte chez les victimes. Cette conclusion appuie les résultats obtenus dans d'autres recherches qui indiquaient que ce genre d'abus peut avoir des conséquences négatives à long terme sur les victimes, tel que démontré par différents indices de santé mentale (Bagley et al., 1994 ; Briere et al., 1988 ; Vander Mey, 1988 ; Watkins & Bentovim, 1992a, 1992b). Sur la base de ces résultats, il semble donc que la version française du questionnaire possède une validité discriminante acceptable (en plus d'avoir une bonne consistance interne). Évidemment, des analyses plus poussées effectuées à partir d'échantillons plus importants sont nécessaires afin de pouvoir se prononcer définitivement sur la validité et la fidélité de cette version française du TSC-33. Ces résultats sommaires semblent toutefois indiquer que cette version donne des résultats fiables.

      Tel que prédit, la présence d'abus physiques dans l'enfance complique l'interprétation des données. La troisième hypothèse voulait, en effet, que les sujets abusés sexuellement aient aussi été significativement plus souvent victimes d'abus physiques que les sujets du groupe de contrôle, ce qui indique que les conséquences de ces deux formes d'abus sont difficiles à dissocier les unes des autres. Comment déterminer « l'origine » des symptômes de stress post-traumatique ? Quel genre d'abus est-il plus fortement associé à la présence d'un intérêt sexuel déviant à l'âge adulte ? Il peut sembler probable que les séquelles psychologiques notées chez les sujets abusés sexuellement aient été causées par des abus physiques répétés ou, à tout le moins, par un environnement généralement abusif où l'on retrouvait à la fois des abus physiques et sexuels.

      Les corrélations calculées à partir des diverses variables offrent certaines pistes d'explication. Ainsi, on remarque que, parmi les variables qui décrivent les abus sexuels, seule la présence de sodomie ou de tentative de sodomie est associée aux résultats obtenus au TSC-33. Les sujets abusés sexuellement qui ont été soumis à ces gestes par leur agresseur démontrent un plus haut niveau d'anxiété et un plus haut niveau de symptômes liés aux abus sexuels. Le lien entre les symptômes de stress post-traumatique et les abus physiques semble être plus important qu'avec les abus sexuels. On obtient des corrélations qui atteignent 0,684 entre la fréquence des abus physiques et les symptômes d'anxiété, ce qui permet d'expliquer 47 % de la variance. Les autres variables descriptives des abus sexuels tracent toutefois quelques tendances (toutes non significatives) qui pourraient indiquer que la gravité des abus est associée à un plus haut niveau de stress post-traumatique. Le lien entre ces symptômes et les abus physiques semble néanmoins être plus marqué.

      La situation semble différente pour ce qui est du lien entre les abus physiques et les préférences sexuelles de sujets. L'indice portant sur les abus physiques ne covarie significativement avec aucun des indices de déviance. La plus forte corrélation n'atteint seulement que -0,141 avec l'indice de déviance/bandes sonores (p = 0,355). Ces deux variables semblent donc être indépendantes l'une de l'autre, ce qui infirme l'hypothèse qui veut que d'autres genres d'abus soient aussi associés à la déviance sexuelle. Bagley et ses collaborateurs (1994) avaient, dans leur étude, mis au jour un lien significatif entre les abus émotionnels et la déviance sexuelle chez leurs participants. Les sujets qui rapportaient avoir subi des abus sexuels et émotionnels étaient ceux qui rapportaient la plus forte attirance envers les jeunes enfants. Dans la présente étude, les abus physiques semblent être survenus indépendamment des abus sexuels. En effet, aucune corrélation entre les abus physiques et les caractéristiques des abus sexuels ne s'est révélée significative. En conséquence, la déviance sexuelle rencontrée chez certains sujets abusés dans l'enfance ne semble pas être reliée aux abus physiques, contrairement aux symptômes de stress post-traumatique qui, eux, semblent être plus fortement liés aux abus physiques qu'aux abus sexuels.

      La quatrième hypothèse voulait que la gravité des abus sexuels soit associée à une déviance plus marquée, telle qu'illustrée par les différents indices de déviance. Cette hypothèse semble partiellement appuyée par les données recueillies. Ainsi, seule la fréquence des abus (abusé une fois ou à de multiples reprises : fréquence-2) est significativement corrélée à l'indice d'agression, ce qui signifie que les sujets qui ont été abusés à au moins deux reprises ont plus tendance à être excités par les stimuli qui décrivent des interaction violentes non sexuelles entre un adulte et un enfant que les sujets qui n'ont été abusés qu'une seule fois. Ces résultats sont semblables à ceux obtenus par Bagley et ses collaborateurs (1994). Ces auteurs ont en effet trouvé un lien faible, mais significatif, entre certaines caractéristiques des abus sexuels et la présence d'un intérêt sexuel déviant chez un groupe d'hommes recrutés dans la population générale, à qui on avait demandé de compléter des questionnaires. Par exemple, leurs résultats indiquent une corrélation significative de 0,15 entre la durée des périodes d'abus et la présence d'un intérêt sexuel pour les garçons de moins de 16 ans. Une analyse de régression multiple révèle toutefois un lien non significatif (r = 0,05) entre la gravité globale des abus et la présence d'un intérêt sexuel déviant. Il faut cependant noter que le critère qui déterminait le caractère déviant d'un intérêt sexuel diffère dans cette recherche des critères de la présente étude. Une attirance pour les adolescents ou les adolescentes pouvait être considérée comme déviante pour ces chercheurs, tandis que seuls les stimuli qui présentaient des enfants de moins de 13 ans étaient traités comme des stimuli déviants dans la présente recherche. Cette différence rend certaines comparaisons entre les deux études difficiles à effectuer.

      Dans leur recherche (Bagley et al., 1994), seule la fréquence des abus (abusé une seule fois ou à de multiples reprises) paraît être plus fortement reliée aux intérêts sexuels des sujets. Ce facteur, comme on l'a vu précédemment, s'est aussi avéré significatif dans la présente étude, mais seulement pour l'indice d'agression. Il est toutefois important de remarquer que la corrélation entre la fréquence (données dichotomiques) et l'indice de déviance/bandes sonores (r = -0,409) s'approche du seuil de signification (p = 0,059), ce qui pourrait aussi indiquer que les sujets qui ont été abusés à de multiples reprises ont plus tendance à être excités par des stimuli qui décrivent des interactions sexuelles entre un homme et un enfant.

      Une tendance plus générale semble se dessiner. En effet, on remarque que certaines autres corrélations s'approchent du seuil de signification. Par exemple, la corrélation entre la durée de la période d'abus et l'indice de déviance/bandes sonores est de -0,364 (p = 0,096), ce qui signifie que plus la période d'abus a été longue, plus les victimes auraient tendance à avoir des intérêts sexuels déviants. Les émotions ressenties par les victimes au moment des abus semblent, elles aussi, covarier avec l'indice de déviance/bandes sonores (r = 0,340, p = 0,121), ce qui indiquerait que plus un sujet s'est senti bien au moment des abus, plus il pourrait avoir tendance à avoir des intérêts sexuels déviants. La corrélation entre cette variable et l'indice d'agression est encore plus élevée (r = 0,411, p = 0,058).

      Outre la fréquence des abus, seule l'évaluation que font les sujets des conséquences des abus sur leur sexualité en tant qu'adulte est significativement associée à un des indices de déviance : l'indice global. En effet, plus un sujet évalue que les abus ont eu des conséquences négatives, plus il aura tendance à avoir des intérêts sexuels déviants. Ce résultat pourrait signifier que les sujets déviants sont conscients de leur problème sexuel et qu'ils en attribuent la cause aux abus auxquels ils ont été soumis.

      Les résultats de la présente recherche doivent être considérés avec prudence. Certaines limites méthodologiques rendent les données difficiles à interpréter. Comme on l'a vu précédemment, certains résultats s'approchent du seuil de signification : seules les tendances les plus fortes ont donc été détectées par les analyses statistiques. Donc, la principale limite de cette étude est le manque de puissance statistique due au nombre restreint de sujets. Les raisons qui expliquent cette lacune sont simples. Premièrement, peu d'hommes issus de la population générale révèlent avoir été abusés sexuellement dans l'enfance. Le taux d'abus sexuels subis avant l'âge de 14 ans, dans la présente étude, est en effet de 13,79 %, ce qui signifie que, pour recruter un seul sujet, sept personnes, en moyenne, ont dû être contactées. La méthode de sélection des sujets s'est ainsi avérée longue et fastidieuse. Deuxièmement, comme la définition des abus sexuels était « étroite », les sujets qui ont été abusés sexuellement à partir de l'âge 14 ans n'ont pu participer à la recherche, ce qui réduit le bassin de participants potentiels. Finalement, compte tenu de la difficulté inhérente à la méthode de sélection des sujets, une équipe de chercheurs aurait été nécessaire pour répondre aux appels des sujets intéressés à participer à l'étude. En effet, comme l'auteur de cette étude pouvait recevoir jusqu'à une centaine d'appels en quelques jours, certains participants potentiels, plus difficiles à joindre par téléphone, ont dû être « sacrifiés » à cause du manque de temps. En effet, après trois tentatives, l'auteur indiquait aux sujets qu'ils pouvaient tenter de le joindre s'ils étaient toujours intéressés à recueillir de l'information sur la recherche. Plusieurs sujets ne se sont pas donné cette peine.

      La deuxième limite de cette étude concerne l'imprécision des données relatives aux différentes formes d'abus dû à l'utilisation de rapports rétrospectifs. Il faut toutefois noter que la totalité des recherches dans le domaine ont eu recours à cette méthode. Les données recueillies indiquent cependant que les sujets ont répondu de façon cohérente aux questions relatives aux abus sexuels. La durée et la fréquence des abus ainsi que l'âge des sujets au moment du premier abus sont reliés : plus la durée de la période d'abus est longue, plus les sujets avaient été abusés souvent, plus ils ont été abusés à un jeune âge, plus ils ont tendance à être abusés sur une plus longue période. Ces résultats indiquent que les données descriptives démontrent une certaine validité.

      On pourrait aussi penser que la méthodologie utilisée, par son caractère évident, a éloigné les sujets véritablement déviants. En effet, on pourrait croire qu'un pédophile qui n'a jamais eu de contacts avec la justice n'a aucun intérêt à faire évaluer ses préférences sexuelles. Les sujets abusés qui présentent une déviance sexuelle n'auraient peut-être tout simplement pas participé à l'étude. Toutefois, certains indices viendraient jeter un doute sur cette hypothèse. Premièrement, le taux d'acceptation concernant la participation à l'étude est élevé (90,63 %) et, deuxièmement, le taux d'abus sexuels obtenu est semblable à ceux obtenus dans les autres études. De plus, certaines précautions avaient été prises afin que le premier contact téléphonique ne soit pas trop intimidant pour les pédophiles potentiellement intéressés à participer à l'étude (voir Appendice E). Ainsi, les mots « pédophiles » ou « agresseurs sexuels » n'étaient pas utilisés. On disait plutôt : « hommes reconnus coupables de délits à caractère sexuel sur des enfants ». Si le participant communiquait un certain malaise à l'expérimentateur concernant la procédure, ce dernier insistait sur le caractère confidentiel des données et sur l'objectif de l'étude tel qu'il était présenté aux sujets (c.-à-d., valider une méthode d'évaluation chez un groupe d'hommes recrutés dans la population générale). Bref, il se pourrait que certains sujets abusés et déviants aient refusé de participer à la recherche, mais ce facteur semble n'avoir eu qu'un effet marginal sur les résultats.

      Comme l'évaluation phallométrique n'avait jamais été directement employée pour tenter de répondre à la question sur laquelle porte cette étude, il est important d'évaluer cette procédure en la comparant aux méthodologies précédemment utilisées. Ainsi, le recrutement de sujets issus de la population générale présente de nets avantages sur l'utilisation de sujets incarcérés. Cette façon de faire permet de diminuer le doute concernant la véracité des rapports des sujets, mais permet aussi d'étudier la déviance sexuelle dans la population générale. Il serait en effet naïf de croire que tous les pédophiles se retrouvent en prison. On pourrait même être en droit de penser que seulement une minorité de pédophiles sont incarcérés pour leurs délits sexuels. Qui plus est, il serait injuste de croire que tous les pédophiles sont inévitablement des agresseurs sexuels. Une certaine proportion d'entre eux pourrait faire preuve de continence ou être simplement engagée dans des relations avec des adultes. Confondre intérêts sexuels et agressions sexuelles privent les chercheurs d'une somme importante d'informations relatives aux préférences sexuelles déviantes.

      L'évaluation physiologique des préférences sexuelles présente-t-elle des avantages en comparaison d'une simple distribution de questionnaires ? L'évaluation phallométrique comporte d'abord certains inconvénients, dont celui d'être une méthode plus complexe qui demande des ressources particulières (équipement, technicien formé à ce type d'évaluation, etc.). De plus, la collecte des données est plus lente que lors d'une simple distribution de questionnaires : les sujets doivent être rencontrés individuellement et les évaluations peuvent durer quelques heures. Cependant, les informations recueillies s'avèrent plus riches. Ainsi, il est possible d'évaluer plusieurs facettes de la déviance sexuelle (les intérêts pour un âge en particulier et pour la violence) et cette méthode permet aussi de comparer différents types d'intérêts sexuels entre eux (comparaisons de profils d'intérêts sexuels ou d'indices de déviance). Le lien entre la fréquence des abus sexuels et l'indice d'agression, par exemple, n'aurait peut-être pas pu être mis au jour si on avait simplement demandé aux participants de révéler s'ils étaient excités par la violence physique envers des enfants.

      Bref, cette méthodologie semble prometteuse pour ceux qui désirent découvrir les liens entre les abus sexuels et le développement d'intérêts sexuels déviants. Certaines améliorations pourraient toutefois être apportées lors de recherches futures. Tout d'abord, un échantillon plus important de sujets permettrait de détecter des relations plus subtiles entre les variables. Ce point est important puisque les liens entre les phénomènes à l'étude semblent être ténus. En effet, toutes les études qui ont trouvé une relation entre le fait d'avoir été abusé sexuellement dans l'enfance et la présence d'intérêts ou de comportements sexuels déviants à l'âge adulte ont détecté des liens partiels entre ces facteurs. Ainsi, on retrouve une plus grande proportion d'individus qui affirment avoir été abusés sexuellement dans l'enfance dans une population d'agresseurs sexuels que parmi des individus qui appartiennent à la population générale, certes, mais la majorité des agresseurs n'ont tout de même jamais été victimes d'abus sexuels. Il semble aussi exister un lien entre certaines caractéristiques des abus et l'amplitude de la déviance, mais les corrélations se sont toutes révélées faibles. Il faut aussi rappeler que Smiljanich et Briere (1996) n'ont trouvé aucun lien entre les abus sexuels et les intérêts sexuels envers les enfants dans leur étude.

      Dans la présente étude, deux catégories d'abus étaient mesurées : l'abus sexuel et physique. Dans une prochaine étude, il serait intéressant d'inclure une mesure relative aux abus émotionnels. Un portrait plus global de la situation pourrait ainsi être obtenu, ce qui pourrait apporter un élément nouveau dans la compréhension de ce phénomène.

      Les problèmes que crée l'utilisation de rapports rétrospectifs pourraient, par ailleurs, être contournés par l'utilisation de sujets pour lesquels les abus subis auraient été documentés. Il serait en effet intéressant de comparer les profils d'excitation sexuelle de sujets dont les abus ont été dénoncés et pour lesquels une enquête policière a été effectuée aux profils de sujets non abusés qui proviendraient d'un milieu social comparable. On pourrait ainsi, en plus de s'assurer de la véracité des abus subis, augmenter la précision des données descriptives (âge, durée, fréquence, etc.).

      S'il existe un lien entre les abus sexuels subis dans l'enfance et le développement d'intérêts sexuels déviants, devrait-on tenir en tenir compte dans le traitement des jeunes victimes d'agressions sexuelles ? En se fiant aux résultats de la présente étude, les victimes qui auraient été abusées à plusieurs reprises ainsi que celles qui ont subi la sodomie ou une tentative de sodomie risqueraient tout particulièrement de développer des intérêts sexuels déviants et des symptômes de stress post-traumatique. Si la victime provient d'un milieu familial violent, elle augment ses risques de vivre avec une souffrance durable à l'âge adulte. Une attention particulière devrait donc être portée à cette catégorie de victime. Les traitements prodigués aux victimes d'agression sexuelle portent principalement sur les conséquences émotionnelles des abus. Il serait intéressant, dans une recherche future, de comparer les profils d'excitation sexuelle de victimes qui ont reçu cette forme de traitement pour leurs abus à des victimes qui n'auraient jamais été traitées. De cette façon, il serait possible de déterminer si la forme conventionnelle de traitement permet de prévenir le développement d'intérêts sexuels déviants chez les victimes. Sinon, il faudrait songer à développer de nouvelles stratégies dont le but serait de prévenir la déviance sexuelle chez les garçons qui auraient été victimes d'agression.


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